Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

vendredi 8 décembre 2017

Soumoud

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Un Israélien s’adresse à un Palestinien en pointant du doigt les remparts de la vieille ville de Jérusalem : « Dans dix, vingt, cinquante ou cent ans, Jérusalem réunifiée sera encore et toujours la capitale d’Israël. Mon pays sera une puissance régionale reconnue et aura des relations diplomatiques avec le monde entier, y compris arabo-musulman. Ce à quoi le Palestinien répond : « Ah oui ? C’est bien d'être optimiste… Quoi qu’il en soit, dans dix, vingt, cinquante ou cent ans, nous autres Palestiniens, serons encore et toujours là. »
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lundi 4 décembre 2017

La chronique économique : L’Amérique, puissance pétrolière

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 30 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Petit retour en arrière. En 2006, la production américaine de pétrole, atteint difficilement les 7 millions de barils par jour (mbj). Pour de nombreux experts, c’est la preuve du déclin définitif de l’industrie de l’or noir aux Etats-Unis et la confirmation de la thèse du pic du géophysicien Marion King Hubbert. Ce dernier établit dans les années 1960 le fait que la production de brut était irrémédiablement condamnée à baisser après avoir atteint son pic dans les années 1970. Mais c’était compter sans la révolution du pétrole de schiste.

Futur exportateur net

Avec les nouvelles technologies d’extraction – au demeurant très controversées en raison de leur impact négatif sur l’environnement – de nouveaux sites sont apparus et les Etats-Unis ont repris le chemin de la croissance pétrolière. L’été dernier, une étude de la compagnie BP relevait qu’ils occupaient désormais la place de premier producteur mondial avec 12 mbj devant l’Arabie saoudite 11 mbj. Il y a quelques jours, c’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui a annoncé que les Etats-Unis sont le pays qui va le plus contribuer à la croissance de la production mondiale. En 2025, 80% de cette augmentation des pompages viendra donc des champs américains. Du jamais vu depuis les années 1960 et 1970 où une telle contribution était le fait de l’Arabie saoudite.

Pour l’AIE, les Etats-Unis sont donc le « leader mondial incontesté du pétrole ». On est loin du scénario décliniste en vogue jusqu’à la fin des années 2000. Plus important encore, l’AIE prévoit que ce pays sera un exportateur net d’or noir d’ici 2030 et cela notamment en raison d’une baisse de sa demande intérieure (compensée par des énergies alternatives, entre autres). Les conséquences d’une telle évolution risquent d’être énormes. Autonome en matière de pétrole, l’Amérique aura-t-elle alors le même intérêt géostratégique pour les pays du Golfe ?

Résistance du pétrole de schiste

S’il est difficile pour le moment de répondre à une telle question (la péninsule arabique détient tout de même les deux tiers des réserves mondiales d’or noir conventionnel), on peut d’ores et déjà tirer une première conclusion quant à la capacité de l’industrie américaine du pétrole (et gaz) de schiste à résister aux fluctuations du marché. Alors qu’on pensait qu’elle allait s’effondrer en raison de la baisse des prix du baril, elle a pu rebondir. Baisse continue des coûts, flexibilité de la production selon l’évolution des cours : le pétrole de schiste s’est avéré capable de faire face aux aléas du marché.


Autrement dit, l’Arabie saoudite a échoué à mettre à genou l’industrie américaine du pétrole de schiste. En ouvrant grand les vannes il y a deux ans, le royaume entendait préserver coûte que coûte ses parts de marché quitte à provoquer une baisse durable des cours. Ces derniers se sont certes repliés mais les producteurs de « shale oil » n’ont pas disparu pour autant. Riyad va donc devoir se résoudre à composer avec ce concurrent qui va d’ailleurs bénéficier du fait que l’Arabie saoudite œuvre désormais à favoriser un prix plus élevé du baril pour financer ses réformes et sa guerre au Yémen.
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dimanche 3 décembre 2017

La chronique du blédard : Un colloque sur la Palestine

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Assister à un colloque à propos de la Palestine est un acte toujours riche d’enseignements. Celui dont il est question ici s’est tenu lundi 27 novembre dans une salle du Sénat français à l’initiative de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo) (1).  Le premier de ces enseignements, c’est que le sort des Palestiniens continue de mobiliser en France. Une salle comble, des gens assis à même la moquette, voilà qui va à l’encontre de cette petite musique qu’essaient de diffuser les partisans de l’Etat hébreu laquelle consiste à répéter encore et encore qu’à l’heure des bouleversements du monde arabe, on pense notamment à la Syrie, « la Palestine et les Palestiniens n’intéressent plus personne. »

Une remarque néanmoins. A l’heure où les roitelets du Golfe entendent s’offrir à Netanyahou et consorts, on aurait aimé une présence d’origine maghrébine ou arabe plus affirmée à ce genre de rendez-vous. Certes, l’horaire et le jour de la manifestation peuvent expliquer que l’on ne puisse s’y rendre. Il n’empêche, ces absences que ne saurait compenser un clicktivisme pro-palestinien effréné sur les réseaux sociaux apportent de l’eau au moulin de celles et ceux qui, variante à la petite musique évoquée ci-dessus, entonnent l’air du « la Palestine n’est plus un sujet de mobilisation pour les Arabes. » Un message tendancieux auxquels quelques personnalités, notamment algériennes, donnent du crédit en faisant régulièrement l’éloge, au demeurant très intéressé, de la « seule démocratie bla-bla-bla… »

Mais revenons au colloque et aux propos que l’on a retenu et dûment notés. Il y a ceux d’Amira Hass, grande journaliste israélienne, correspondante du journal Haaretz à Gaza puis à Ramallah. Pour elle, l’image de « milliers de bus emmenant vers l’est (Jordanie) ou vers le nord (Liban) des dizaines de milliers de Palestiniens [de Cisjordanie] » n’est plus une projection ou une prévision « obscène » mais une possibilité qui relève désormais du réel. Autrement dit, ce que la gauche israélienne n’a jamais pensé possible, le gouvernement actuel d’extrême-droite – car telle est sa nature réelle – est capable de le faire. Même Elias Sanbar, écrivain palestinien et ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco le dit. Après avoir longtemps cru qu’un tel événement était impossible, le voici qui affirme qu’une nouvelle « Nakba » - la catastrophe de 1948 avec ses centaines de milliers de réfugiés – est possible.

En Février 2017, dans les colonnes du Monde diplomatique, Dominique Vidal, journaliste et historien sonnait déjà l’alarme (2). Un processus d’annexion de la Cisjordanie, ou du moins de toutes les colonies qui y sont implantées, est clairement en marche comme en témoigne un projet de loi actuellement examiné par la Cour suprême israélienne. Qui peut croire encore à la solution des deux Etats avec une telle fuite en avant ? Quel cartographe, quel géographe, est capable de dessiner un Etat palestinien cohérent et territorialement continu quand on sait que les colonies – illégales au regard du droit international, il ne faut jamais cesser de le rappeler – ne cessent de proliférer, encerclant les villes palestiniennes, écrasant les bourgs et villages ?

On consigne aussi les propos de Shawan Jabarin, directeur général de l’ONG Al-Haq. Evocation de cette injustice, fruit d’une domination d’un peuple par un autre, qui perdure. Evocation des destructions de maison qui ne sont rien d’autre que des punitions collectives, de ces arrestations d’enfants qui n’indignent guère la communauté internationale. De ces entraves quotidiennes au déplacement, de la situation intenable des Palestiniens de Jérusalem-est qui peuvent perdre le droit de résidence à n’importe quel moment et pour n’importe quel motif. « Je veux avoir le droit d’aller voir les miens à Gaza quand je le veux et sans restriction » résume de son côté Hala Abou-Hassira, première conseiller de la Mission de la Palestine en France qui rappelle dans quelle situation dramatique se trouve cette prison à l’air libre.

Ayman Odeh, Palestinien de 1948 (expression que l’on préfèrera à celle d’ Arabe israélien), et élu à la Knesset, permet de réaliser que la gauche israélienne n’existe plus ou presque, elle qui soutient aujourd’hui la poursuite du processus de colonisation. Elle qui reste bien timorée devant la volonté du gouvernement de mettre au pas les ONG israélienne en s’attaquant à leur financement pour les empêcher de témoigner de la situation en Cisjordanie. C’est le cas de B’tselem dont les images de brutalités des soldats israéliens à l’encontre des Palestiniens sont si souvent partagées sur les réseaux sociaux. « Nous sommes directement visés » confie Hagai El-Ad, son directeur exécutif.

On lit souvent que la paix n’a pas été possible entre Palestiniens et Israéliens en raison des premiers, et notamment de feu Arafat. En réalité, on est en droit de se demander si la gauche israélienne n’est pas la vraie coupable. Ou du moins celles et ceux qui se réclament, ou réclamaient, du camp de la paix. Mais une paix à leur convenance et sans reconnaissance du profond traumatisme et des dommages infligés durant sept décennies aux Palestiniens. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter l’historien Zeev Sternhell ou l’ancien ambassadeur d’Israël en France Daniel Shek. Pas de retour des réfugiés, pour le premier, les Palestiniens doivent accepter le réel (autrement dit l’actuel état de fait) pour le second. Le message est simple même s’il est délivré de manière plus policée que ne le ferait la droite israélienne : ce qui a été pris aux Palestiniens ne sera jamais rendu…


(1) Colloque « Israël-Palestine : que la France s'engage ».
(2) « Cisjordanie, de la colonisation à l’annexion. La droite israélienne enhardie par la nouvelle administration américaine », Le Monde diplomatique, février 2017.
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La chronique du blédard : Islam par-ci, islam par-là

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Ah, la France et ses grands débats intellectuels… Bien sûr, je vous l’accorde, l’actualité morose et inquiétante oblige à s’interroger sur l’avenir. A Washington ou Londres, on parle ainsi de la menace récurrente d’un grand krach financier plus puissant que celui de 2008. A Beyrouth ou au Caire, on ne doute plus de l’imminence d’une guerre, encore une, au Proche-Orient et la seule interrogation concerne le lieu et la raison immédiate (officielle) de son déclenchement. Il y a quelques jours, à Copenhague, des scientifiques ont de nouveau tiré le signal d’alarme à propos de l’état de la planète et de l’absence de préparation sérieuse aux conséquences du réchauffement climatique.

Mais en France, pendant ce temps-là, il n’est question, ou presque, que des musulmans. Absent pendant quinze jours et parti en reportage sur des fronts proche-orientaux bien tourmentés, j’ai malgré tout apprécié ces deux semaines de déconnexion vis-à-vis de cet opprobre. Un bruit permanent engendré par la combinaison démoniaque entre les réseaux sociaux, les chaines d’information en continu et quelques spécialistes de tout et de rien qui ne perdent aucune occasion pour ouvrir un clapet qui mériterait pourtant quelques repos. A dire vrai, le retour est rude… Islam par-ci, islam par-là : impossible d’y échapper. Prenons l’exemple de Manuel Valls, cet ancien premier ministre qui a bien changé depuis l’époque, c’était en 2006, où il plantait « un olivier pour la paix » en exigeant des sanctions internationales contre Israël.

Invité par le quotidien espagnol El Pais, le naufragé de la vraie fausse gauche française a livré ce commentaire à propos des quêtes identitaires qui affecteraient l’Europe : « Tous les pays souffrent d’une crise d’identité culturelle, parce qu’il y a la mondialisation, la crise politique, les réseaux sociaux, le problème des réfugiés. Surgissent dans nos sociétés, par exemple dans la société française, le problème de l’islam, des musulmans. Tout cela nous interroge sur ce que nous sommes. » Voilà qui est clair, qui est dit et qui tranche avec les circonvolutions habituelles. Le musulman, pas l’islamiste, pas le radicalisé, par le djihadiste, (même pas la salafiste…), non, le musulman est « le » problème. Marine, voilà pour toi une nouvelle recrue !

Dans le tintamarre actuel, il s’agit de garder son sang-froid et de ne pas ajouter du bruit aux vociférations. La classe politique française est en déshérence. Elle n’a pas tiré la moindre leçon de la victoire d’un quasi-inconnu à la présidence de 2016. De nombreuses personnalités sont dans l’incapacité de comprendre ce qui se passe et donc de se renouveler, d’imaginer un autre discours, d’autres formes de pensée et d’action politiques. La confusion est totale, dogmes et principes volent en éclat. Il n’est pas étonnant alors que des ambitieux se raccrochent à la première branche venue, celle du populisme et de la mise en cause des minorités. C’est vieux comme le monde. Aujourd’hui, les opinions publiques européennes penchent de plus en plus à droite et le racisme anti-musulman se camoufle encore derrière les oripeaux de la liberté d’expression. Alors, les quêteurs de mandat, les recalés qui rêvent encore d’Elysée (ou juste d’un poste ministériel voire d’un siège au Sénat) s’engouffrent dans cette brèche quitte à attiser l’islamophobie.

Pourquoi s’en priveraient-ils ? Les médias et leurs intellocrates appointés s’en donnent eux aussi à cœur joie. Prenez Finkielkraut, « penseur » dont la logorrhée anti-musulmane (et anti-Palestinienne) est omniprésente (y compris sur le service public). Pour lui, l’initiative « balance ton porc », qui fait référence aux dénonciations de salopards coupables d’agressions sexuelles ou de harcèlement contre les femmes serait une sorte de complot pour détourner l’attention des vrais problèmes. Lesquels ? L’islam bien entendu. Qu’un tel individu puisse continuer à occuper comme il le fait l’espace médiatique sans jamais que ses outrages et outrances ne le décrédibilisent est pour moi un mystère. Mais bon, dans un pays où une étrange coutume fait que même les plagiaires ou les botulo-affabulateurs sont parés de prestige (médiatique), il ne faut guère s’étonner qu’un tel imprécateur dispose d’une telle audience.


Que faire ? Attendre que cela passe ? C’est une option même si elle peut se révéler hasardeuse car on se demande bien comment ces aboyeurs vont se calmer. On se dit même qu’un pire non encore imaginé se prépare pour dans quelques années. Qu’un chemin de souffrances se pave, polémique après polémique. En attendant d’y être confronté, on peut, bien sûr, se prémunir en coupant le son de manière régulière. Rien n’est plus oppressant que le vacarme des réseaux sociaux, leurs appels incessants à s’indigner pour tout et pour rien (alors que l’indignation comme le mépris doivent être dépensés avec parcimonie). Il y a tout un débat pour savoir si ces réseaux sont le reflet de la « vraie vie » ou s’ils ne sont que des espaces virtuels sans règles ni liens avec le réel. Sans avoir à trancher, on peut juste se dire que l’on ne perd rien à s’en éloigner de temps à autre. Cela ne dispense pas d’appréhender le danger qui guette. Et de s’y préparer.
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mercredi 29 novembre 2017

La chronique économique : L’exemple norvégien

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 22 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

C’est une option très intéressante que souhaite prendre la Banque de Norvège. Gestionnaire du fonds souverain du pays – lequel fonds est alimenté par les recettes pétrolières et gazières – l’institution financière propose de se désengager du secteur des hydrocarbures. Autrement dit, le plus gros fonds souverain du monde (près de 1 000 milliards de dollars d’actifs) n’investirait plus dans les sociétés liées à l’or noir ou au gaz. A ce jour, ce fonds qui place son argent dans des actions, des obligations et de l’immobilier, consacre près de 6% de ses placements en actions au secteur des hydrocarbures.

Volonté de diversification

Officiellement, la Banque de Norvège justifie sa proposition faite au gouvernement (c’est à ce dernier de décider in fine) par l’existence d’une trop grande dépendance du pays aux énergies fossiles. Hors services, ces dernières représentent plus de 14% du produit intérieur brut (PIB). Le raisonnement des argentiers norvégiens est qu’il faut que le fonds souverains se diversifie et qu’il ne soit pas lui-même affecté par cette dépendance. Dans sa lettre de motivation, la Banque de Norvège précise ainsi que sa démarche « s’appuie exclusivement sur des arguments financiers et des analyses ayant trait à l’exposition totale de l’Etat [norvégien] au pétrole et ne reflète aucunement une opinion quelconque sur l’évolution du prix du pétrole, la rentabilité future ou le caractère durable du secteur pétro-gazier ».

En clair, l’établissement ne dit pas qu’il ne faut plus croire dans la rentabilité des hydrocarbures et il ne veut pas que sa suggestion soit interprétée comme une anticipation d’une baisse durable des cours de l’or noir (ce qui diminuerait les revenus de la Norvège et de son fonds souverain). Pour autant, ce qui est clair, c’est que la Banque centrale veut se prémunir de la volatilité des cours à laquelle on assiste depuis quelques années. Une telle approche préventive est un signal d’alerte adressé aux autres producteurs d’or noir qui pensent que l’on finira tôt ou tard par revenir à des niveaux de prix plus élevés sur de longues périodes. Car il y a désormais une idée qui fait consensus chez certains analystes de marché : les prix du brut seront de plus en plus instables au cours des prochaines années.

Une rare transparence

La Banque de Norvège s’est déjà éloignée du secteur du charbon. Elle veut privilégier les énergies renouvelables, les nouvelles technologies mais aussi l’immobilier sans oublier les incontournables obligations d’Etat, un placement jugé sûr malgré les turbulences régulières sur les marchés de la dette. Pour qui possède un fonds souverain ou des actifs à valoriser, la stratégie financière de la Banque de Norvège mérite d’être suivie de près voire d’être considérée comme un exemple à suivre.

Un autre élément plaide d’ailleurs pour cette exemplarité, c’est celui de la transparence. Le site internet de l’institution norvégienne fournit en temps réel le niveau de valorisation du fonds souverains. Ses grandes décisions de placement ou d’investissement sont connues du public. C’est la grande différence entre ce fonds et ses homologues du Golfe. Pour ces derniers, et au-delà des discours policés, on ne sait jamais s’ils sont la propriété du pays (et de ses ressortissants) ou celui des familles régnantes.

samedi 18 novembre 2017

La chronique du blédard : La visite du Raïs

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Tout le village, de la palmeraie jusqu’aux nouveaux quartiers, a compris que quelque chose d’important se tramait. Le maire affichait un visage soucieux. On le voyait palabrer avec quelques anciens, la tête rentrée dans ses épaules. Un matin, des camions sont venus par la route du nord. Houspillés par les soldats, des hommes au crâne rasé, le corps flottant dans des uniformes rayés, ont ramassé les détritus et lavé la place. Avant même que n’arrivent les peintres chargés de chauler nos masures et le tronc des arbres, la rumeur s’est propagée à la vitesse d’un feu d’été. Le Raïs, notre bien-aimé Guide, notre Vastitude éclairée allait nous rendre visite.

La nouvelle fut accueillie avec crainte et excitation. Nous savions, depuis notre première année à l’école primaire, que notre président entreprenait à chaque automne un périple de plusieurs semaines à travers le pays. Visitant villes et villages, douars et lieux-dits, il s’enquerrait des besoins et des attentes de son peuple. Ici, il offrait un puit. Là, il ordonnait que la route soit enfin goudronnée. Le conseil du village se réunit, ses membres louant Le Plus Haut pour cette bénédiction. Les anciens discutèrent longtemps, se demandant ce qu’il conviendrait de demander. Un éclairage des rues, proposèrent les uns. Un dispensaire, suggérèrent les autres. Certains, plus jeunes, mentionnèrent internet et la fibre optique mais sans trop insister. Au final, il fut convenu que l’on demanderait des poteaux électriques et une nouvelle pompe pour amener l’eau de la rivière au lavoir. Avant de se séparer, on réalisa que l’essentiel avait été oublié. Qu’allait-on offrir au Zaïm, héros de la nation ? Le maître d’école fut chargé de composer un poème, ni trop long ni trop court, à la gloire de ses exploits militaires. Puis, on décida que le grand dirigeant recevrait un quintal de dattes, une jarre de lait de chamelle et un burnous payé par tous les hommes valides du village.

Vint le grand jour. Le Raïs et son cortège déboulèrent en début d’après-midi dans un tourbillon de poussière. On chargea les pétoires et l’on tira en l’air. Puis, les jeunes hommes, chemise blanche, pantalon bouffant et bottes cirées se mirent en rang et dansèrent, épaules contre épaules, pieds levés, front haut mais l’œil parfois trop inquiet. Des maisons, les jeunes filles lancèrent des youyous et leurs mères multiplièrent bénédictions et louanges. Enfin, l’instituteur lut son poème, la voix chevrotante et les mains tremblantes, se reprenant à quelques reprises, se trompant de feuillet avant de clore sa déclamation dans un bref soupir suspendu. Le village retint son souffle, on entendait au loin le grondement du tonnerre. Mais le Raïs sourit en applaudissant. Puis il dit :

« Votre accueil m’émeut et ma gratitude pour vous est sans fin. Comme vous le savez, je suis ici pour entendre vos doléances et régler vos problèmes. Vous le méritez car nombre de vos enfants sont tombés pour la grande victoire. Alors, n’ayez crainte. Soyez honnêtes et sincères. Evoquez vos griefs, résumez vos peines. N’ayez peur de personne car le temps où la parole menait au gourdin est terminé. Parlez ! » Le chef du village s’est dodeliné mais au moment où il allait prendre la parole, mon ami Hassan l’a devancé. Avant d’aller plus loin, il faut que je vous parle de lui. Diplômé mais sans emploi, il est rentré de la ville pour travailler aux champs avec son père. Pas un jour ne passe sans qu’il nous conte sa vie d’antan et sans qu’il ne maudisse les briseurs de rêves. Le front haut et l’œil noir, Hassan a dit :

« Excellence, mes aînés ici, te parleront de la lumière qui manque à nos rues quand tombe la nuit. Ils mentionneront aussi la vieille pompe qu’il nous faut sans cesse réparer. Pour ma part, mes doléances sont plus nombreuses. Excellence, je suis désolé, mais où est le pain ? Où est le lait ? Où sont les toits promis ? Excellence, nous attendons encore les emplois. Nous ne cessons d’espérer cette médecine gratuite promise aux plus humbles. Excellence, la vérité est ainsi, cruelle et impitoyable : nous n’avons rien vu de tout cela. Que l’on me pardonne mon propos, mais je viens de parler avec sincérité et honnêteté. »

La surprise a marqué le visage du Raïs. Ceux qui étaient au premier rang, jurent l’avoir vu écraser quelques larmes échappées de ses yeux. Avec tristesse, le ton solennel, il s’est adressé à Hassan et aux anciens du village qui gardaient les yeux rivés à leurs sandales. « Vous aurez les réverbères les plus puissants du pays et, de nuit, vos rues sembleront baigner dans un soleil de midi. Nos ingénieurs viendront remplacer votre pompe et la nouvelle aspirera l’eau par vagues entières. Je suis triste. Oh oui, je suis triste. Mon corps se consume de honte. Tous ces manques continuent donc d’affecter mon si beau pays ? Merci pour ton honnêteté, mon fils. Tu viens de me rappeler que ma mission est loin d’être terminée. Mais soyez sans crainte, demain vous apportera de belles réponses. »

Le cortège est reparti alors que l’orage éclatait. Quelques anciens ont interpellé Hassan, les uns pour le féliciter, d’autres pour le chapitrer. On parla encore de cette journée pendant quelques semaines puis les travaux de la terre exigèrent leur dû et la vie reprit son cours normal. Un an passa. On nous annonça que le Raïs nous rendrait de nouveau visite. Le maire fut chargé une nouvelle fois de présenter nos doléances. Les jeunes répétèrent leur danse et l’instituteur écrivit un poème plus long que le précédent.

Vint le jour de la visite. « Parlez sans crainte, dit le Raïs. Le temps où la langue menait au gourdin est bel et bien révolu. » Alors, avant même que le chef du village ne prenne la parole, j’ai levé le bras et lancé : « Excellence. Nous te remercions pour le réverbère au milieu du village. Lorsqu’il sera raccordé au réseau, il nous offrira de belles veillées d’été. Je laisse le soin au chef de notre village de t’entretenir de notre vielle pompe que des ingénieurs sont venu prendre sans jamais nous la rendre ou la remplacer. Pour ma part, j’ai quelques doléances. Je suis désolé, mais où est le lait ? Où est le pain ? Où sont les toit promis ? Les soins gratuits et les emplois ? Mais… Pardon Excellence car je m’égare. A dire vrai, je n’avais qu’une seule question à te poser : où est passé mon ami Hassan ? »
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(*) Cette chronique est directement et librement inspirée du poème « Où est mon ami Hassan ? » de l’Irakien Ahmad Matar.
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