Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

lundi 23 mars 2015

La chronique du blédard : La preuve par Thiam

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
On appelle ça un cas d’école, autrement dit de la matière pour une belle étude sociologique. Le genre de dossier qui permet d’éclairer à lui seul toute une problématique complexe. De quoi s’agit-il ? Il y a quelques jours, la presse économique internationale a annoncé la nomination de Tidjane Thiam, né en 1962, au poste de directeur général de Credit Suisse, la deuxième banque helvétique. Un événement majeur dans le paysage monochrome des patrons européens car la couleur de peau du concerné est noire. Déjà, en 2009, la désignation de cet ivoiro-français à la tête de l’assureur britannique Prudential avait constitué un événement très remarqué.
 
Mais c’est surtout une (triste) réalité qu’illustre ce nouveau pas de géant dans la carrière de Thiam. En effet, il faut d’abord savoir que ce dernier est respectivement diplômé de l’X (l’école polytechnique) dont il a été major de promotion (il a même défilé à sa tête lors du défilé du 14 juillet), de l’Ecole des Mines et de l’Insead. Autrement dit le triptyque magique qui mène à toutes les situations dorées dans le monde économique français. A condition, bien sûr, de ne pas être Noir car, malgré son cursus, Tidjane Thiam n’a jamais pu percer en France. Il a ainsi raconté à plusieurs reprises comment sa tête a violemment cogné le plafond de verre que n’importe quel membre des minorités dites visibles dans l’Hexagone a heurté au moins une fois dans sa vie. Malgré ses diplômes prestigieux, aucun chasseur de têtes n’a pu lui trouver un poste à la hauteur de ses compétences et c’est donc en toute logique qu’il a décidé de s’installer à Londres. « Il n’y a qu’en France qu’un Maghrébin ou un Noir diplômé de l’enseignement supérieur est obligé de devenir gardien de parking pour gagner sa vie » a relevé le banquier dans la presse.
 
Sitôt sa nomination au sommet de Credit Suisse connue, la presse de France n’a pas éludé cet aspect des choses. Elle en a même beaucoup parlé, fidèle à sa propension à insister sur les sujets relevant de l’autoflagellation. Mais il ne faut pas être dupe car cela ne changera rien aux mentalités qui prévalent au sein des élites françaises. Ces dernières sont essentiellement blanches, masculines et elles entendent bien le rester. C’est d’ailleurs le fonds du problème. Quoiqu’on en dise, montée du Front national ou pas, la France n’est pas un pays de racistes. Son problème, c’est la xénophobie, autrement dit la peur de l’étranger. La peur de l’Autre, de celui qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, comme hier de celui qui venait de l’autre côté de la vallée. Cette peur est réelle tout comme l’islamophobie, terme qui, comme sa signification étymologique ne l’indique pas vraiment (peur de l’islam) est désormais synonyme de sentiment antimusulman.
 
Mais, dans le même temps, la « France d’en bas » bouge. Elle est celle des mariages mixtes (pour toutes les composantes ethniques), celle des mélanges, des fusions interculturelles, de l’émergence de cette nouvelle identité qui fait tant peur aux réactionnaires. Dans le quartier du présent chroniqueur, le restaurant le plus proche est tenu par un Marocain, le pressing l’est par un Turc, le café-bar par des Portugais, la supérette par des Chinois et le relais-presse par un Algérien, seul le marchand de vin étant un vrai « gaulois », et encore, sa mère est la fille d’un mineur polonais. Dans le quartier, toutes les origines cohabitent. Bien sûr, il est des moments où elles se jaugent, où elles se défient par l’attitude, le propos ou le regard mais elles savent aussi rire ensemble et partager ce qui fait le sel de la vie, autrement dit la convivialité.
 
Mais plus on grimpe dans l’échelle sociale et plus les rapports sont différents. Derrière un progressisme de façade, imposé par le politiquement correct et par des années de « sos-racismeries », les positions demeurent figées. Bien sûr, ici ou là, il existe quelques exceptions. Une ministre par-ci, un haut-fonctionnaire par-là, ou encore un diplomate mais l’idée même que des hiérarchies héritées de plusieurs décennies de domination sociale et ethnique puissent être remises en cause fait figure d’hérésie. Un Noir X-Mines-Insead reste donc d’abord un Noir. Les conseils d’administration qui ne l’ont pas adoubé au poste de dirigeant d’entreprise, ne se sont pas dit « qu’importe sa couleur, pourvu qu’il nous rapporte le plus fort dividende ». Non, ce qui est tout de même stupéfiant, c’est que leur prévention a été plus forte que l’habituel appât du gain qui fonde leurs décisions. Cet aveuglement vaut d’ailleurs aussi pour les femmes qui sont loin d’avoir gagné la parité, non pas au bas et à la moitié de l’échelle mais à son sommet.
 
La lecture de la biographie de Tidjane Thiam apporte un autre élément de réflexion. Pour rattraper le coup et montrer que la France entend désormais tirer profit des compétences qu’elle a poussé à s’exiler, le gouvernement français lui a commandé un rapport sur… l’Afrique. Voilà donc à quoi a été ramené ce, répétons-le, X-Mines-Insead, patron, à l’époque de la dite commande, d’un assureur dont le titre en Bourse de Londres fait partie de l’indice FTSE 100, le fameux et prestigieux « footsie ». Il n’est certainement venu à personne qu’il aurait pu livrer un rapport sur la compétitivité de la place financière de Paris en comparaison de celle de la City londonienne ou de Wall Street. Non, puisqu’il est Noir, il est donc forcément expert de l’Afrique et ne peut être que cela, prisonnier qu’il est d’une case prédéterminée, sans mauvais jeu de mots.
 
Refuser aux impétrants originaires d’ailleurs, le droit d’embrasser n’importe quel sujet et de se doter de n’importe quelle expertise est l’une des ruses préférées des élites monochromes pour garder la main. « Tu t’appelles Ali ? Vas donc travailler sur les sujets du monde arabe… Quoi, tu veux te spécialiser dans les économies scandinaves ? Mais quelle idée… » Prendre conscience de ce piège du système, quand on est par exemple étudiant et que l’on s’interroge sur le cursus à suivre, est donc la première étape pour remettre en cause ce monopole inflexible. En attendant, il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts de la Seine avant qu’un Noir ne devienne patron d’une entreprise du CAC40…
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mardi 17 mars 2015

La chronique du blédard : La binationalité et le cas Fekir

 
Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Qu’on le veuille ou non, ce qui touche le football dépasse toujours la sphère exclusive de ce sport. C’est le cas de la récente « affaire Fekir », du nom de ce jeune – et talentueux  - footballeur de l’Olympique de Lyon qui, après quelques tergiversations, a opté pour l’Equipe nationale de France plutôt que pour celle d’Algérie. Le feuilleton a duré plusieurs semaines, si ce n’est plusieurs mois et, après avoir décidé, dans un premier temps, de jouer pour les Verts le gone, né d’un père algérien, a donc choisi d’évoluer chez les Bleus.
 
Cela fait longtemps que la question des joueurs binationaux a des répercussions externes au monde du football. Depuis quelques années, les fédérations maghrébines mais aussi subsahariennes ont entrepris de profiter des failles de la réglementation internationale en essayant de convaincre de jeunes joueurs nés en France – et ayant souvent joué pour les équipes de France de niveau inférieur (juniors, espoirs ou A’) - de représenter le pays de leur père ou de leur mère (il y a ainsi eu des situations où, nés en France, deux frères ont joué, l’un pour l’Algérie, l’autre pour la Tunisie…).
 
Avant d’aller plus loin, relevons d’abord qu’en Algérie le football, lui aussi, n’échappe pas à la facilité. Comme dans d’autres disciplines, ses dirigeants ne parient plus sur la formation et délaissent la structuration de cette activité sur le long terme. On dira ce que l’on voudra des années 1970, mais il existait tout de même une politique sportive et une ambition de faire émerger des joueurs doués (ce qui fut le cas avec les Madjer, Belloumi, Assad et compagnie…). Comme pour tant de secteurs de l’économie, les dirigeants du foot algérien préfèrent donc « importer » de l’extérieur au prétexte fallacieux d’inverser les flux de fuite talents. En cela, le football, du moins son symbole premier qu’est l’équipe nationale, dit bien ce qu’est devenue l’Algérie d’aujourd’hui : un pays rentier incapable de produire sa propre richesse autre que les hydrocarbures.
 
Revenons au cas Fekir. Cette situation autour des joueurs binationaux, rendue possible par une législation très libérale et censée être favorable aux « petites » équipes, a des incidences dans la vie politique française. On imagine quel aurait été le discours du Front national mais aussi d’une partie de la droite (n’oublions la gauche dite socialiste) si le joueur avait opté pour l’Algérie. Le discours habituel sur le prétendu manque de loyauté des jeunes issus de l’immigration aurait immédiatement été sorti du fumier dans lequel il mijote habituellement. On se souvient des propos pour le moins ambigus de Laurent Blanc, alors sélectionneur de l’Equipe de France, à propos de ce qu’il considérait comme étant un vrai problème pour la compétitivité des Bleus.
 
Au-delà de ce qu’ils espéraient vraiment, c’est-à-dire voir Nabil Fekir, que l’on annonce tout de même comme étant le nouveau Messi, jouer avec la Khadra, de nombreux franco-maghrébins ont ressenti un sentiment de soulagement quant à sa décision. C’est comme si cela faisait une polémique de moins dans un pays où, dès le réveil matinal, il est question à la radio de terrorisme, d’islam et d’islamisme, de foulard et de laïcité sans parler de l’immigration, des imams mal formés ou des prières de rue. C’est un fait, la décision de Fekir va aussi calmer l’ardeur de quelques comiques-troupiers, on pense à ceux qui couvrent le foot sur RMC, et les obliger à chercher des poux dans d’autres têtes que celles des franco-maghrébins.
 
Pour autant, il faut se garder de généraliser. Tout en étant prudent avec ce genre de procédé qui ne remplace en rien une vraie enquête ou un vrai sondage, il convient de relever que, sur les réseaux sociaux, les réactions à la décision de Fekir ont été étonnement mesurées des deux côtés de la Méditerranée. Bien sûr, certains, en France, y ont vu un acte calculateur, l’équipe de France jouant chez elle l’Euro 2016, la valeur marchande du joueur serait de fait plus susceptible d’en bénéficier que s’il participait à la Coupe d’Afrique des nations de 2017. En Algérie, quelques excités l’ont qualifié de traître au pays (rien que ça…) quand d’autres faisaient juste mine de s’indigner de ses atermoiements sans pour autant remettre en cause son droit à jouer pour la France.
 
Et c’est ce dernier point qui est intéressant. Il fut un temps où la question de la bi-nationalité relevait d’un tabou absolu en Algérie. Il fut aussi un temps où nombre de pères immigrés interdisaient à leurs enfants de devenir français ou de se considérer comme tels et cela au nom d’un hypothétique retour au pays. Aujourd’hui, les choses ont changé. La réalité démographique a imposé le pragmatisme – combien y-a-t-il de binationaux ? C’est un mystère, mais on estime leur nombre à deux voire trois millions d’individus, le chiffre de sept millions ayant même récemment enflammé les réseaux sociaux. Et ce pragmatisme conduit à des situations pour le moins étonnantes. Ainsi, les consulats d’Algérie à l’étranger proposent aujourd’hui à leurs ressortissants binationaux qui n’ont pas le temps de renouveler leur passeport (algérien) de rentrer au pays natal avec leur passeport français et un visa : quelque chose d’impensable il y a quelques décennies…
 
En son temps, un joueur comme Zinedine Zidane a beaucoup contribué, en France comme en Algérie, à l’apaisement autour des questions de nationalité. On ne dira jamais assez que c’est grâce à lui que des milliers d’Algériens ont supporté la France en juillet 1998 lors de la finale contre le Brésil. Aujourd’hui, un joueur comme Benzema a repris le flambeau. Mais l’on se rend compte que tout va bien dans le meilleur des mondes tant que ces joueurs ne sont pas critiqués ou brimés en France. Si c’est le cas, comme cela s’est passé pour Samir Nasri, alors, on oublie soudain que ces joueurs sont aussi français et ils deviennent Algériens pour les uns (qui le défendent) comme pour les autres (qui le critiquent).
 
Nabil Fekir est encore jeune. Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’a pas choisi la solution de facilité en optant pour la France. Qu’il confirme ses promesses, et, sans le vouloir, il œuvrera à apaiser des relations pas toujours simples entre deux pays et deux peuples. Qu’il déçoive ou qu’il soit maltraité par le staff des Bleus, et cela fera un autre motif de discorde…
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lundi 9 mars 2015

La chronique du blédard : Tableaux en neige

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Premier tableau. Un chaos ou quelque chose qui y ressemblerait. Du blanc, plus ou moins sale, partout. Sur les arbres. Sur le bas-côté, sur les glissières, sur ce qui reste de goudron encore visible, sur les voitures, sur le pare-brise où les essuie-glaces peinent à balayer les flocons qui s’abattent en rafales. Il est midi mais on dirait que la nuit est déjà tombée. Panique générale. Les uns se rangent sur la bande d’arrêt d’urgence. D’autres stoppent sans crier gare, les feux de détresse à peine visibles. Le code de la route a beau l’interdire, les voici qui chaînent leur pneus sur place. Enfin, qui essaient, doigts gourds, souffle court et mode d’emploi déjà trempé à la main. Ça va au ski mais ça ne sait pas monter des chaînes. Ça va au ski mais ça veut pas acheter des pneus alpins… Pneus que la législation s’entête d’ailleurs à ne pas rendre obligatoires en ces hautes vallées et montagnes. Mais voici qu’un chasse-neige entre en action. Puis un autre. Ils déblaient lentement, « jusqu’au noir », comprendre jusqu’au revêtement. Des excités de la moyenne horaire s’impatientent. Une, deux, ou trois manœuvres dangereuses et les voici qui doublent les engins. On les retrouvera quelques kilomètres plus loin, cul de travers sur la patinoire. De toutes les façons, il n’y a plus rien à faire. Les tunnels sont fermés et, au pied d’un col, quelque part à proximité des maquis de l’Ain, un camion, pourtant interdit de circulation, s’est renversé. Sur 107.7, la radio bouqalaq (radio-stress), il se dit que des centres d’accueil ont déjà ouvert, que lits et couvertures sont prêts et que les volontaires de la Croix-Rouge font chauffer thé et café. Un peu d’organisation et de générosité pour compenser beaucoup de sous-développement et d’incivisme…   
 
Deuxième tableau. Milieu de semaine, très très tard dans la nuit. L’homme se tient debout au milieu de la rue verglacée. Bras ballants, poings serrés, chemise ouverte, pantalon baissé jusqu’aux mollets et attributs pendouillant au grand froid. Il crie. Non, il hurle et la buée qui s’échappe de son gosier, certainement bien rincé, masque de temps à autre son visage rond-rougeaud. Avec son lourd accent cockney, il insulte le monde entier. Arsenal qui vient de perdre contre Monaco. Manchester City qui n’a pas fait mieux contre le Barça. Tout y passe. La France, les Français, les Arabes et les Noirs. Le bar-discothèque qui vient de le mettre dehors a droit aussi à son chapelet. Une femme, blonde, imposante doudoune et après-skis fluos, vient vers lui. Elle le supplie de se calmer et de la suivre. Elle aussi encaisse son flot d’injures avec le verbe en « f » comme virgule répétée à l’envi. Deux hommes font leur apparition, presque aussi saouls que lui, incapables de marcher droit, se laissant glisser mais en arrivant toujours à éviter la chute. Chaque insulte les fait rire aux éclats. Les voici d’ailleurs qui s’y mettent eux aussi. Les oreilles d’Arsène Wenger doivent siffler… Ils font ce qu’ils veulent chez nous commentera, le lendemain, un haut-savoyard avec amertume. Et d’assurer, l’air entendu, que la police et la gendarmerie ont reçu pour consigne d’être très tolérants avec ces touristes aux poches pleines de pounds débarqués en force grâce aux compagnies low-cost qui relient leur île à Genève. Mais revenons au braillard. Epuisé, il s’est assis à même le sol. Ses potes essaient de le soulever. En vain car son derrière colle à la glace… Fou rire général. L’un d’eux propose d’uriner pour aider au dégivrage. Finalement, l’autre arrive à se relever seul. L’équipage raffiné s’éloigne, chantant la gloire des Gunners et promettant la guerre aux Monégasques.
 
Troisième tableau. Température et soleil printaniers. La cohorte de glisseurs, dérapeurs, tout-schusseurs sans oublier les inévitables chasse-neigeurs ne cesse de défiler. On entend le crissement de leurs carres bien affutées, on suit leurs arabesques, harmonieuses et fluides pour certains, heurtées et saccadées pour d’autres. Un cours collectif s’engage au sommet d’une piste bleue. Dix ans d’âge au maximum. De futurs flocons, enfin pour celles et ceux qui réussiront l’examen dont le moniteur ne cesse de leur rebattre les oreilles. Sont pas là pour se faire plaisir, ah ça non ! La petite médaille, faut bien la mériter, faut du stress même en vacances. Une pédagogie bien hexagonale... Le « mono » ouvre la voie, se retournant à peine. Derrière lui, deux ou trois mordus se disputent la primeur de son sillage. Eux, ont déjà compris le système. Il faut barrer la route à l’autre, ne pas hésiter à lui mettre un coup d’épaule s’il le faut. La classification de ceux qui suivent emprunte l’échelle de la prudence croissante. Celui-là, buste un peu trop raide, tête trop penchée en avant, cherche avant tout à ne pas tomber. Celle-là, a visiblement peur de la pente mais garde tout de même son équilibre. Et puis, il y a celui qui ferme la marche. Le pauvre chou a déjà quelques mètres de retard et peine à trouver la bonne trajectoire. Un ado surfeur, bonnet aux pompons multicolores, lui ferme brutalement le passage. Le gamin tombe. L’un de ses skis se décroche. Le temps de se relever, de rechausser, son groupe est déjà loin. Il hésite. Regarde autour de lui et finit par s’assoir dans la neige dont il fait quelques boules pour s’amuser. Les minutes passent. Des trois étoiles déboulent. Il les regarde filer. Une monitrice s’arrête. Elle lui demande avec lequel de ses collègues il skie. Il ne sait pas. Il a oublié le prénom. Elle hausse les épaules et lui conseille d’attendre sur place. Vingt minutes plus tard, son groupe repasse enfin. Le moniteur s’arrête à grands effets. Remontrances immédiates avec cet avertissement pour conclure avant de rebasculer vers l’aval : « continue comme ça et tu n’auras pas ta médaille… ».
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jeudi 5 mars 2015

Solidarité avec les manifestants d'In Salah contre l'exploitation du gaz de schiste

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Pour soutenir cet appel : acda-algerie@mailfr.com Merci

ALGÉRIE

Solidarité avec la lutte de In Salah contre l’exploitation du gaz de schiste
 
Depuis le 1er janvier 2015, les habitants de In Salah manifestent, avec détermination et sans violence, leur opposition à la décision du gouvernement de procéder à l’exploitation du gaz de schiste dans le bassin de l'Ahnit, proche de la ville, aux confins du désert : plusieurs oasis des alentours sont concernés par la fracturation hydraulique mise en oeuvre. Chaque jour plus nombreux, ils dénoncent également la collusion des multinationales telles que Halliburton et Shlumberger dans l’exécution de ce projet. 
 
La mobilisation s’est étendue à toute la région, puis au Grand Sud. Elle a reçu le soutien de nombreux chercheurs scientifiques et d’experts dans le domaine des hydrocarbures. Prenant une ampleur inédite depuis les grandes manifestations de juin 2001, elle a gagné la sympathie de très nombreux citoyens à travers tout le pays, inaugurant un rapport de force nouveau au sujet de l’avenir énergétique national – jusque-là considéré comme un pré-carré d’un petit cercle de pétroliers et de technocrates –, afin d’offrir une croissance maîtrisée à toute l’Algérie dont, aujourd’hui, l’économie tourne à 97 % grâce à l’extraction des hydrocarbures du sous-sol saharien.
 
Un collectif constitué de militants actifs et représentatifs de la ville a vu le jour, animant et coordonnant les manifestations, assurant l'information et les liaisons avec les chercheurs et experts, la presse et les médias. Il a adressé un moratoire à la présidence de la République et au Premier ministre, ainsi qu’aux ministères de l’énergie, des ressources en eau, de l’environnement et de l’agriculture. Son objectif est d’ouvrir un espace de dialogue sérieux et franc, et de trouver une issue satisfaisante pour l’ensemble des acteurs, tant de l’Etat que de la société civile. Le moratoire contient un argumentaire solide pour démontrer que l’exploration et l’exploitation de gaz de schiste ne sont pas dans l’intérêt du pays, et ce à divers niveaux : économique, environnementale, sociale et sanitaire.
 
Les autorités algériennes n'ont pas répondu à cette demande de moratoire. Bien au contraire, elles démontrent jour après jour qu’elles comptent poursuivre leur projet, en se soumettant entièrement aux exigences des multinationales, en déconsidérant et réprimant les manifestant(e)s qui s’y opposent. Les 28 et 29 février derniers, un assaut a été donné par la gendarmerie et des compagnies nationales de sureté, utilisant gaz lacrymogène et balles en caoutchouc : plus de 40 manifestants ont été blessés, dont 3 graves ; d’autres ont été détenus. La répression des manifestant(e)s se poursuit.
 
Nous, mouvements associatifs de l'émigration et des pays du Maghreb, et associations de défense de l'environnement, dénonçons avec vigueur cette répression ainsi que le silence du gouvernement algérien face aux revendications d’un moratoire contre l'exploration et l’exploitation du gaz du schiste, que le collectif de lutte de In Salah lui a présenté.  

Nous exigeons la libération des manifestants détenus. 

Nous exprimons toute notre solidarité aux citoyen(ne)s de In Salah dans leur lutte contre la fracturation hydraulique qui risque de mettre en danger l'avenir de l'eau de toute une région d'Afrique.
 
Nous appelons tout le mouvement associatif, tou(te)s les ami(e)s de l'Algérie, à soutenir les revendications du collectif d'In Salah : 
- mise en place d'un moratoire sur la prospection et la production d'énergie par fracturation hydraulique, 
- arrêt des forages en cours.

Pour vous joindre à cet appel, envoyez vos mails à : acda-algerie@mailfr.com 

Paris, le 5 mars 2015.
Signataires

Collectif algérien en France ACDA (Agir pour le changement et la démocratie en Algérie)
APEL-Egalité (association de femmes algériennes en France)
Massira (Collectif citoyen de soutien aux luttes sociales et démocratiques en Algérie) 
Manifeste des libertés
CRLDHT (Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie)
ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France)
FTCR (Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives)
AMF (Association des Marocains en France)
ATF (Association des Tunisiens en France)



Mouhieddine Cherbib, militant associatif
Tewfik Allal, militant associatif
Driss El Kherchi, militant associatif
Souad Chaoui, militante associative
Salah Menia, militant associatif
Sanhadja Akrouf, militante associative
Omar Bouraba, militant associatif
Mouloud Boumghar, militant associatif
Omar Kezouit, militant associatif
Nabil Challal, militant associatif
Kahina Redjala, militante associative
Sabra Sahili, militante associative

dimanche 1 mars 2015

La chronique du blédard : Ce système qui n’a pas besoin d’opposition

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Donc, la règle est claire – et elle l’est effectivement depuis longtemps. Personne n’a le droit de manifester contre le pouvoir algérien. L’opposition ? Ça n’existe pas, ou plutôt ça ne doit pas exister. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Le pays va bien. Très bien même. L’Algérie est au top de tous les classements internationaux. C’est la meilleure économie du monde, c’est du moins ce qu’en disent les experts respectifs du Fonds monétaire international (FMI), de l’Unesco, du Forum économique mondial, des principales organisations altermondialistes, d’Amnesty International, de Reporters sans frontières et de tutti quanti. Elle fait partie des BRIC, les fameux leaders émergents qu’elle surclasse aisément en matière de performances macro, micro et tactico-tactiques.
 
De plus, comme ne cesse de l’écrire le Nobel Joseph Stiglitz, Alger est l’archétype de la place financière du XXIème siècle avec sa Bourse aux milliers de valeurs cotées qui attirent les fonds d’investissement du monde entier. Un « hub » bancaire ultraperformant où le souvenir de l’époque où il était impossible de payer par chèque fait désormais beaucoup rire. Le système de santé algérien est cité en exemple à chaque grande messe internationale de même que celui de l’éducation dont ne cessent de s’inspirer les dirigeants de l’Ivy league étasunienne. Et que dire des infrastructures… Des lignes ferroviaires à grande vitesse, des barrages ultra-modernes, des centrales solaires au top de la technologie, de grandes centres de recherche et, last but not least, une agriculture à la fois innovante et respectueuse de l’environnement. Pour l’Afrique, l’Algérie est ainsi l’exemple à suivre en matière de sécurité alimentaire et, là aussi, le temps où elle faisait partie des pays les plus vulnérables en raison de leur dépendance aux céréaliers étrangers, et bel et bien révolu.
 
Que l’on pardonne au présent chroniqueur ce préambule ironique. Il a été écrit à dessein pour que certains de ses lecteur, pas tous, prennent conscience de ce drôle de sentiment ambigu qu’ils viennent d’éprouver. Le constat, le vrai, c’est-à-dire l’accablant, à propos de l’Algérie, ils le partagent avec des milliers, pour ne pas dire des millions de compatriotes. Oui mais voilà, la fierté est toujours là, cette brave fifille d’un nationalisme ombrageux qui nous tenaille – notez bien que j’écris « nous » - jusqu’à la moelle des os et qui fait aussi que le pouvoir a beau jeu de ridiculiser la moindre critique à son égard. De fait, il y a une question que l’on doit nécessairement se poser après la contestation empêchée dans les rues de la capitale le 24 février dernier. Ce qui prime, ce n’est pas de savoir pourquoi la manifestation a été contrée par les forces de l’ordre et par les orchestres folkloriques qui ont sillonné la ville pour soit disant célébrer l’anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures (nationalisation qui, rappelons-le au passage, a subi quelques liftings depuis et qui a même failli appartenir au passé avec la fameuse réforme avortée in extremis des années 2000). Non, ce qui est important c’est de comprendre pourquoi un régime politique avec un tel bilan catastrophique, et cela quel que soit le thème examiné, est finalement si peu contesté.
 
On parlera de l’effet rémanent de la décennie noire (c’est comme si, en 1977, on ne parlait encore que de la Guerre d’indépendance…). On évoquera l’effet insidieux de la rente plus ou moins (et plutôt mal) redistribuée. Mais on dira surtout qu’Alger n’est pas l’Algérie, que c’est une vitrine tenue d’une main de fer quand, dans le reste de pays, jacqueries et colères spontanées peuvent éclater à tout moment. On rappellera aussi que la colère au sud du pays contre cette insanité que sont les gaz de schiste montre que la résignation n’est pas de mise partout. Pour autant, il faut bien reconnaître l’existence d’une vraie réticence à s’élever contre le système. Ah ce système, on ne l’aime pas mais on a bien du mal à accepter que le critiquer dans la rue n’équivaut en rien à un acte de trahison nationale ou à une action au profit objectif de la fameuse main de l’étranger. On ne l’aime pas ce système, mais on agit comme si on faisait sien son échec et, du coup, tout discours semblable au liminaire de cette chronique est vécu comme une attaque personnelle qui fait oublier toute raison et objectivité.
 
Il y a quelques temps déjà, dans mon blog, je me suis étonné de la vigueur des réactions outragées des Algériens à une (mauvaise) plaisanterie du président François Hollande à propos de leur pays. Je relevais que tout cela me paraissait disproportionné et que j’aurais aimé assister à de telles colères concernant des choses bien plus sérieuses. Que n’ai-je pas écrit… Des amis qui décident de rompre tout contact, des insultes sur les réseaux sociaux… Et ce genre de schizophrénie perdure. La question de l’exploitation des gaz de schiste devrait mobiliser des millions d’Algériens préoccupés par le sort des futures générations et convaincus que les ressources aquifères du Sahara sont un atout fondamental pour l’avenir. A la place, ça crie et ça tempête, à partir de son clavier, parce que Roger Hanin a été enterré à Alger, conformément à ses dernières volontés…
 
On accuse souvent l’opposition algérienne de ne pas être à la hauteur des enjeux. Mais encore faudrait-il que le fait de se regrouper à quelques-uns dans la rue ne soit plus considéré comme un délit. Encore faudrait-il que cette jeunesse militante – l’une des grandes satisfactions du moment et un espoir pour le pays – ne soit pas brimée comme elle l’est et, surtout, abandonnée à son sort par les plus anciens. On le sait, le système et sa clientèle ne lâcheront pas l’affaire facilement. C’est une question de survie pour eux. Mais ce n’est pas une raison pour leur faciliter la tâche. Sauf si, et c’est une explication qui n’est pas à négliger, les uns et les autres y trouvent finalement leurs petits et grands comptes et cela au-delà de leurs sempiternelles récriminations.
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