Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

samedi 26 novembre 2011

La chronique du blédard : Histoires de cahouètes

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Première histoire. Très récente. Mon train file dans la nuit. A l'intérieur de la rame, l'éclairage est au minimum et seules quelques loupiotes empêchent l'obscurité totale de s'installer. Il est tard, c'est le moment de s'assoupir, le regard attiré par les ombres lointaines du Massif central. Sur la vitre, des gouttes de pluie roulent, s'accrochent et se désagrègent, balayées par la très grande vitesse. Dormir. Récupérer un peu en repensant à la conférence du matin, à ses nouveaux amis de Montpellier et aux anciens enfin retrouvés. 


Soudain, une voix masculine tonne dans les haut-parleurs. Madame, monsieur, dit-elle. Nous vous rappelons que pour tout achat d'une boisson alcoolisée au bar, voiture numéro quatre, le paquet de chips ou de cacahuètes est de un euro au lieu de deux euros. Nous vous remercions pour votre attention et nous sommes à votre disposition pour vous servir. Ladize and gentlemen, woui rimaynede you zat for one alcoholic bévérège, chips or pineutes are fore one euro instade of two. Tanke you fore yore attention.

Envolée la sensation d'apesanteur. Terminée l'espérance du sommeil. Tout cela pour des chips et des cahouètes. La belle affaire, un euro au lieu de deux... A condition de picoler. Et pourquoi une telle discrimination envers les buveurs d'eau minérale ou de soda ? Etrange pratique commerciale qui provoque maints commentaires dans la rame. Certains se lèvent, se disant peut-être que c'est une occasion à ne pas rater. Pensez, des cacahouètes et des chips bon marché par un samedi soir sur les rails... Quelques minutes plus tard, ça croque, ça craque et tout ce croustillis m'éveille de manière définitive. Furieux, je rédige mentalement une lettre pour protester contre ces ventes au bar qui empêchent les honnêtes et sobres voyageurs de dormir.

Deuxième histoire. Il y a moins d'un mois. Tunis. Fin de journée. Le bar d'un grand hôtel. Je suis en avance au rendez-vous. Toutes les tables ou presque sont prises par des confrères. Les uns sont venus couvrir les élections. Les autres rentrent de Libye. Les premiers ont la mine préoccupée, de celle que l'on arbore quand l'article n'a pas encore été écrit et encore moins envoyé à un red-chef lointain qui doit fulminer. Les seconds sont détendus. Ils ont vu la guerre. Ils en sont revenus. Ce qui passe en Tunisie ne les intéresse pas. Leurs jambes bien déployées, leur manière de parler haut et fort, tout cela montre qu'ils sont en récupération ou déjà en vacances.

Je commande un soda et souhaite des fruits secs avec. Impossible me dit le garçon, sans autre précision. J'en demande. Les amandes, les cacahuètes et les pois-chiches grillées, c'est pour les consommations d'alcool, me dit-il avec dédain. J'ai envie de m'amuser et de rejouer à ma manière les croissants de Fernand Reynaud. Alors donne-moi des olives et des cacahuètes, lui dis-je. Impossible, répète-t-il, il faut au moins commander une bière. J'ai toujours envie de rire, alors je lui lance d'un air grave : c'est parce qu'Ennahdha a gagné les élections que tu veux me forcer à boire de l'alcool ? Il s'éloigne sans rien dire puis s'en revient avec mon soda et des biscuits salés. Je ne cherche pas à comprendre, je bois et je mange.

A une table proche, un trio de journalistes baroudeurs s'installe. Des anglo-saxons qui ne cessent de répéter le nom de Misrata. Deux bières et un whisky sans glaçons, telle est leur commande. In english, ils demandent aussi des peanuts. Le garçon, pas celui qui m'a servi mais un autre, ne comprend pas. Kawkaw, lui dis-je. Explique-leur que c'est trop tard et qu'il n'y en a plus, me répond-il avec un brin de mauvaise humeur. Je traduis. Ils s'étonnent. Comment-ça trop tard ? Je retraduis. Tout a été mangé, il ne reste plus rien, me dit-il. Grand seigneur, je décide alors de partager ma petite assiette de biscuits salés sous le regard goguenard du serveur (Lequel, me demandez-vous ? Celui qui m'a servi, pardi! Voilà une bonne question qui prouve que vous suivez. J'en tiendrai compte.).

Troisième histoire. Il y a longtemps. Je n'ose même plus compter les années. Un zinc, en périphérie de Paris. A terre, il y a de la sciure dans laquelle nagent des mégots et des billets de loto ou de tiercé. C'est bientôt l'heure du déjeuner, c'est-à-dire le moment où il se commande moins de petits noirs et plus de liquides corsés censés ouvrir la voie à un bon appétit. Au comptoir, il y a un petit distributeur de cacahuètes. Base en métal, couvercle en plastique transparent. On y glisse un franc, et la machine laisse s'échapper une poignée d'arachides. C'est ce que fait un gros gabarit, cheveux noués par un catogan. Problème, la pièce a bien été avalée mais les pois-de-terre ne viennent pas.

L'homme s'énerve, assène des tapes puis des coups de plus en plus forts. Rien n'y fait. Il interpelle le patron, la patronne un ou deux serveurs, prend à témoin d'autres consommateurs, mais tout le monde rit de sa mésaventure. Je vais te le rendre ton franc, lui dit même le maître des lieux. J'veux pas d'argent, j'veux des cahouètes, répond l'autre en élevant le ton en rudoyant encore une fois le maudit distributeur. Lequel finit par céder complètement. A terre, dans la sciure, se répandent pièces grises et graines rouges. C'est malin ! On devrait t'le faire payer, grogne la patronne. L'autre n'entend pas. Il se baisse et ramasse ce qui est à ses pieds, soufflant sur les arachides pour les nettoyer.

On lui explique que cela ne se fait pas. On le chapitre. On lui dit qu'il y a plein de microbes à terre. Que ce n'est pas raisonnable. Il s'en moque. Pour ma part, je ne dis rien. Je suis à côté de lui et je le regarde croquer ses cacahuètes avec délectation tandis que le patron s'échine pour retrouver les pièces de monnaie. Dans cet endroit cradingue, empestant le graillon et la mauvaise bière, le spectacle est comme décalé car il s'agit bien de plaisir et de ravissement. Sous les dents de l'homme au catogan, ça crisse, ça concasse, ça croustille même, et, pour lui, rien d'autre ne semble pouvoir exister que ces graines qu'il tient à pleine poignée, les secouant de temps à autre et, tête inclinée vers l'arrière, les faisant tomber une à une dans sa bouche.

Akram Belkaïd, Paris
Le Quotidien d'Oran, jeudi 24 novembre 2011
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mercredi 23 novembre 2011

Barack insiste pour m'avoir à sa table !

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Encore un message pour sortir trois dollars de ma poche et espérer pouvoir m'asseoir à la table de Michèle et de son mari aux grandes oreilles. Cette fois, c'est un certain Rufus qui m'écrit pensant que je celebrate Thanksgiving demain. Ah, dinde et purée de patates douces !
Mais j'ai pas envie d'être à la table de Barack. Il a fait trop de bêtises ces derniers temps.
Comme dit la thésarde de Saint Paul, "No I can't" donate.
J'ai même envoyé un message : t'auras pas un sordi de ma part.
Ils insistent !
Trois dollars... C'est un peu trop, non ?
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2012
Akram --

We just launched our next Dinner with Barack contest, and this time there's a big new twist: Each winner can invite a guest.

So as you celebrate Thanksgiving tomorrow, look around the table and ask yourself: Who would you bring?

It's hard to think of a better gift for your parent, spouse, child, or best friend than the chance to accompany you to dinner with President Obama.

To be automatically entered right now, make a donation of $3 or whatever you can today.

When you do, you'll be helping fund this campaign as we near a critical fundraising deadline at the end of the year -- just three days before voters in Iowa head to the caucus and the 2012 election formally kicks off.

President Obama wants to connect face to face with the people who are chipping in however they can to grow this campaign.

So this time we're asking the three people who win to bring along a guest: maybe your significant other, or the friend who first got you involved in this movement. I'd bring my mom.

Thanksgiving is a perfect time to start thinking about whom you'd pick.

So throw your hat in today with a gift of $3 -- and be automatically entered for Dinner with Barack:

https://donate.barackobama.com/Dinner

Thanks,

Rufus

Rufus Gifford
National Finance Director
Obama for America

mardi 22 novembre 2011

A lire dans SlateAfrique : Islamisme, l'étrange jeu américain en Tunisie

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L'étrange jeu américain en Tunisie


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Barack m'invite à dîner avec un pote

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Reçu ce courriel aujourd'hui de la part de Barack Obama.
Je ne suis pas sûr de pouvoir y aller. Alors, si ça intéresse quelqu'un...
Au fait, faut tout de même raquer...
Donate trois dollars ou plus, qu'il demande
Ah, oui, j'oubliais :
Faut aussi être tiré au sort
Mieux vaut tenter sa chance à la loterie pour les visas
Enfin...
La campagne pour 2012 est bien lancée !

Akram --

A few Thursdays ago, I had dinner with four Americans named Ken, Casey, Juanita, and Wendi -- the winners of the campaign's first Dinner with Barack contest.

I loved getting to know each of them.

We're taking names for the next dinner starting now, and this time I want to add a new feature: If you win, you can bring a guest.

Chip in $3 or more today to be automatically entered to win a spot for you and a guest at the next dinner.

The folks who this election is all about tend to fall under the radar of the D.C. pundits and traditional news media.

They're people like Juanita, who helped put her three sons through college on a teacher's salary while saving what she could for retirement.

Like Ken, a single dad who stood by his mother as she fought insurance companies while battling two forms of cancer.

They're like Casey, whose three young kids may not yet appreciate what courage it took for their dad to take a chance and start his own business.

And Wendi, an artist and third-generation teacher who canvassed, marched, and phone banked in Indiana in 2008, the year her home state defied the traditional electoral map.

These people weren't just there for themselves -- they were representing you, this movement, and the folks I go to work for every day as president.

These dinners are important to me because I want to spend time whenever I can with the people who sent me here. They're proving wrong the conventional wisdom that says campaigns should cater to Washington lobbyists and powerful interests. And they're an important reminder that this movement -- and my presidency -- have never just been about me.

I'm proud that we're choosing to run the kind of campaign where a dinner like this isn't just possible, it's a regular thing. And next time, I don't just want to meet you -- I want to meet someone else in your life.

Donate $3 or more, and start thinking about who you'll invite to dinner:

https://donate.barackobama.com/Dinner

Thanks for being part of this,

Barack


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lundi 21 novembre 2011

L'Algérie et son printemps à venir

Intervention sur Mouwatin.com à propos de l'Algérie et du Printemps arabe


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Libération et les slips

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Lu aujourd'hui en une du quotidien français Libération.

"Dans le secret des caleçons

Dessous. L'homme est une femme comme les autres. La preuve, si on lui demande de tomber le pantalon, on mesure le chemin parcouru vers l'égalité ces dernières années. Comme la femme, il bichonne ses dessous. Et, à moins d'une grande déveine, les probabilités de tomber sur un mâle en kangourou de coton blanc, se raréfient
".

Heu... Vraiment ?

Commençons par relever que ce petit appel en une, qui renvoie à une enquête de deux pages, semble totalement décalé par rapport à l'actualité du moment (notamment la défaite électorale de la gauche espagnole) et les incertitudes quant à la situation financière européenne. Dans la dite enquête, on découvrira notamment que le slip de couleur blanche n'a plus la cote. Que des hommes rêveraient de s'acheter des slips de marques mais qu'ils n'ont pas toujours le budget qu'il faut. Bref, que de l'essentiel boboisant. On me dira qu'il faut un peu de légèreté de temps à autre. Peut-être. Mais est-ce bien le moment ?

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dimanche 20 novembre 2011

La chronique du blédard : Monologue du taxieur tunisois abstentionniste

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Non, non, je n'ai pas voté. Personne ne m'a convaincu, ni les barbus d'Ennahdha ni les autres. Ce n'était pas de la politique mais du cinéma ou plutôt un spectacle de marionnettes. Je ne me suis pas laissé avoir. C'est plus facile d'attraper du poisson dans le lac de Tunis que de m'endormir avec des chansons sur la démocratie et le mouton gratuit pour le peuple. Je n'ai pas voté et je n'ai pas honte de le dire. Depuis hier, j'ai plein de clients qui essaient de vérifier du coin de l'œil si j'ai l'index taché. Je pourrais leur mentir en prétendant que j'ai fait disparaître l'encre avec de la javel. Mais, ça ne me gêne pas de dire la vérité. Je leur explique que je n'ai pas voté parce que ça ne m'intéressait pas et l'affaire est close. On passe à autre chose ou bien alors on se tait.

Ce qui compte pour moi, c'est comment je vais terminer le mois. Ce taxi, j'y passe dix heures par jour, sept jours sur sept et pourtant ce n'est pas le mien. Il faut que l'argent rentre tous les jours. Il y en a qui ont le temps de faire de la politique, d'aller aux meetings ou de perdre leur temps devant les blablas de la télévision, moi je dois penser au pain. J'y pense en permanence. C'est pour ça que je travaille de nuit. Je rentre à la maison vers six heures du matin, je dors jusqu'à l'heure du déjeuner. Ensuite, je traîne dans le quartier, je fais des petits travaux, de la peinture, un peu de plomberie… Je remplace aussi les vitres cassées. Le proprio me ramène le taxi vers dix-neuf heures. Je nettoie la voiture et c'est reparti. Ça me donne le temps de voir les enfants, de garder un œil sur eux.

Ce qui est bien, c'est que je vis en dehors de la foule. Je vois les gens au compte-goutte et je discute avec eux quand j'en ai envie. Je ne subis rien. J'écoute la musique que je veux et personne n'a le droit de me dire de changer de station ou de baisser le volume. C'est ma liberté. C'est bien mieux que d'être derrière un bureau à subir un petit chef ou à me demander si le salaire va être versé. Parce que c'est ce qui se passe en ce moment. Personne ne sait de quoi demain sera fait. Le mois dernier, des gens que je ne connaissais pas sont venus me dire qu'il fallait que je fasse grève. J'ai refusé et comme le propriétaire avait peur de leur désobéir, je l'ai remplacé et j'ai commencé à midi. Le pain, mon ami, le pain !

Ah, Ben Ali… Ecoute bien ce que je vais te dire. Quand il était encore là, j'avais un vrai métier. J'étais payé normalement et je ne me serais jamais retrouvé à faire le taxi. Je ne vais pas te dire que c'était le paradis. Mais les touristes étaient là, il y avait de l'argent. Regarde ce qu'il a construit. Tu vois ces ponts, cette autoroute ? C'est grâce à lui. Laisse-moi te dire une chose. Ce n'est pas lui le coupable. C'est sa femme et sa belle-famille. Il a été trop gentil avec eux. Ils lui ont tourné la tête. Il paraît que c'est elle qui lui a appris à boire de l'alcool. Elle voulait devenir reine de la Tunisie. Il n'a pas été malin. Il aurait dû la mater. Mais, bon, c'est un homme comme les autres. Lui aussi, il avait ses faiblesses.

Aujourd'hui, tout le monde dit du mal de Ben Ali. J'ai un voisin qui avait sa photo encadrée dans le salon. Une vraie photo, pas une image découpée dans un journal. Maintenant, le type n'a que le mot « révolution » à la bouche et je l'ai vu distribuer des tracts dans le quartier pour un parti dont personne n'a jamais entendu parler. Comment veux-tu que je me comporte avec lui ? Comment veux-tu que je le prenne au sérieux ? La révolution, tu parles ! Ce genre de gars, si demain Ben Ali revient, il se remet au garde-à-vous. Crois-moi, je connais bien ce genre de personne.

Taxieur, ce n'est pas mon métier ; ça ne fait que cinq mois que je conduis cette voiture. Ecoute, je vais te dire quelque chose d'important. Je n'ai pas voté, parce que je n'en ai pas le droit. Avant, j'étais flic. Oui, flic ! Ne me regarde pas comme ça, je ne vais pas te manger ! Au début de l'été, j'ai démissionné. J'insiste : on ne m'a pas chassé, c'est moi qui suis parti. Ça valait mieux. Aujourd'hui, on ne me reproche rien mais je n'ai pas le droit de voter. Mon nom est sur une liste, quelque part, sans que je sache où exactement et pourquoi. Peut-être qu'ils considèrent que je suis encore flic. En tous les cas, je n'ai tué personne pendant les événements et je ne regarde pas à droite et à gauche avant de sortir de chez moi. J'ai ma conscience pour moi.

De toutes les façons, même si j'avais pu le faire, je ne serais pas allé voter. Je n'ai pas confiance. Il y a trop de coups tordus. Je sais de quoi les gens sont capables. Je ne te parle pas des opposants, surtout ceux qui vivaient à l'étranger. Mais il y a le reste. Tous ceux qui jurent qu'ils faisaient de la résistance et je ne sais trop quoi. Moi, je dis la vérité. J'étais flic, j'ai appliqué les ordres du « hakem ». J'ai frappé quand on m'a dit de frapper, j'ai suivi quand il fallait suivre, j'ai menacé quand il fallait menacer et j'ai espionné quand il fallait espionner. Laisse-moi te dire quelque chose : ce pays a déjà besoin d'ordre. Tôt ou tard, il fera appel à des gens comme moi. Et à ce moment-là, j'obéirai aux nouveaux chefs, c'est aussi simple que ça ! En attendant, je fais le taxi. J'essaie de gagner ma vie. C'est dur mais je me dis que dans tout retard il y a du bien et que les choses finiront par être meilleures qu'avant.

Le Quotidien d'Oran, jeudi 17 novembre 2011
Akram Belkaïd, Paris


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vendredi 4 novembre 2011

Un hymne pour le PDM ?

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Le Pôle démocratique moderniste (PDM) aurait pu utiliser la chanson "Nedjma Qotbiya" (étoile polaire) de Deriassa comme hymne de campagne. Au vu de la popularité du chanteur algérien en Tunisie, cela aurait apporté au parti de l'étoile quelques sièges supplémentaires.

pour écouter l'une des rares chansons de Deriassa qu'il m'est arrivé de fredonner :

Nedjma Qotbiya


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La chronique du blédard : Printemps arabe, guerre en Iran

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Chaque jour qui passe rapproche le monde d'un conflit majeur opposant une partie de l'Occident et de ses alliés arabes à la République islamique d'Iran. Il peut paraître paradoxal d'aborder cette question alors que l'actualité reste marquée respectivement par les lendemains de la victoire des islamistes d'Ennahdha en Tunisie, par les incertitudes quant à la nature du nouveau régime libyen et par les massacres – on ne peut utiliser un autre terme – des populations civiles en Syrie. Cela sans oublier la grave crise politique, économique et financière qui risque de sonner le glas de la zone euro et, avec elle, de l'Union européenne.

Pourtant de nombreux indices montrent qu'une mécanique implacable est en train de se mettre en place laquelle vise non seulement à mettre fin au programme nucléaire iranien mais aussi à faire chuter le régime des mollahs. Pour bien le comprendre, il faut peut-être s'astreindre à un peu plus de recul par rapport à l'actualité du «Printemps arabe » tout en essayant d'en analyser certaines conséquences et de comprendre dans quelles perspectives elles s'inscrivent.

Commençons par la Tunisie. La majorité des chancelleries occidentales, notamment celle des Etats-Unis, a salué le succès électoral d'Ennahdha, exception faite de la position quelque peu réservée de la France (pouvait-il en être autrement quelques mois à peine après la chute de l' «ami» Ben Ali ?). Nombre de responsables de partis démocrates tunisiens le confirment. Le message qui leur a été délivré par Washington et ses diplomates est dénué d'ambiguïtés. Il n'est pas question pour l'oncle Sam d'aller à l'encontre du «choix populaire », comprendre le vote en faveur d'Ennahdha. L'époque de janvier 1992, où la première puissance mondiale s'accommodait de l'annulation brutale de la victoire de l'ex-Front islamique du salut (FIS) paraît bien révolue...

Prenons maintenant la Libye. On ne sait pas encore ce que sera l'après-Kadhafi mais une chose paraît certaine : les nouveaux maîtres de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque auront beaucoup de mal à adopter une ligne politique autonome vis-à-vis d'Occidentaux qui leur agitent déjà la facture du conflit armé de ces sept derniers mois. Bien sûr, cela ne signifie pas une allégeance totale ou le retour du temps des protectorats et des concessions. Mais, concernant une question aussi grave que le déclenchement d'une guerre contre l'Iran, les Etats-Unis et leurs alliés se disent désormais qu'ils pourront compter sur, au moins, la neutralité des Libyens et des Tunisiens. Cela sans oublier les Egyptiens puisque l'on peut parier que la victoire électorale annoncée des Frères musulmans à la fin du mois sera, elle aussi, saluée à Washington et à Londres (peut-être même aussi à Paris). Attitude normale dira-t-on dès lors que les urnes et la volonté populaire auront tranché. Certes, mais, là aussi, les arrière-pensées seront nombreuses.

En clair, si le chef de file du camp occidental se résigne à accepter l'arrivée au pouvoir de courants politiques religieux dans la majorité du monde arabe, c'est qu'il estime qu'il y gagne sur deux tableaux. D'abord, cela promet, selon lui, l'apparition d'une stabilité plus solide et plus durable que celle que prétendaient assurer les tyrans. Ensuite, cela offre la garantie que les opinions publiques, ces fameuses «rues arabes» se tiendront tranquilles (en cas d'attaque contre l'Iran) dès lors que leurs pouvoirs, enfin légitimés par les urnes, leur demanderont de le faire au nom de l'intérêt national. Un intérêt qui sera jugé supérieur à la solidarité entre musulmans.

Le Printemps arabe et l'arrivée aux affaires de courants islamistes sunnites dont certains sont largement financés par les monarchies (sunnites) du Golfe sont finalement une mauvaise nouvelle pour l'Iran. A ce sujet, on sait à quel point les pays du Golfe sont terrorisés (le mot n'est pas faible) à l'idée que Téhéran puisse disposer un jour de l'arme atomique. Leur raisonnement est simple : qui osera alors empêcher les pasdarans de s'emparer des champs gaziers et pétroliers du Qatar ou des Emirats arabes unis au nom de vieilles, et non résolues, revendications territoriales ? Et dans cette affaire du nucléaire iranien, on ne relèvera jamais assez que les monarchies du Golfe sont aujourd'hui les alliés objectifs d'Israël qui, à en croire une partie de sa presse, serait de plus en plus tenté par une action militaire préventive.

Résumons. Les Etats-Unis vont tôt ou tard frapper l'Iran pour l'empêcher de se doter de la bombe nucléaire. Cette action militaire sera soutenue, applaudie et peut-être même accompagnée par Israël mais aussi par les monarchies du Golfe où la haine du chiite, fut-il arabe, est en train de virer à l'hystérie paranoïaque. Pour Washington et ses alliés du Golfe, cette action bénéficiera, au minimum, de la retenue pour ne pas dire de la compréhension de peuples arabes (tunisien, libyen, égyptien…) ayant apprécié que l'Occident ait accepté, et salué, leur choix électoral en faveur de l'islamisme. Dans ce scénario, il apparaît comme évident que le cas du régime d'Assad (allié politique et confessionnel de Téhéran) ne se règlera qu'une fois le régime des mollahs tombé.

Pour autant, rien ne dit que les peuples arabes «libérés », y compris en Libye, se comporteront comme prévu. On se souvient de la base du FIS forçant ses dirigeants à se ranger auprès de l'Irak de Saddam contre l'Arabie saoudite (c'était en 1991, à la veille du déclenchement de la Guerre du Golfe) laquelle était pourtant une généreuse donatrice. On sait aussi que le sentiment anti-américain reste très fort et qu'il s'est même exacerbé depuis la pitoyable volte-face d'Obama sur le dossier palestinien… Mais il est possible que l'apathie du monde arabe, et ses divisions, durant l'intervention de l'Otan en Libye ont convaincu les stratèges américains qu'une action militaire contre l'Iran ne déclenchera pas de protestations populaires de grande ampleur. Ce serait-là une conséquence pour le moins paradoxale du Printemps arabe….


Le Quotidien d'Oran, jeudi 3 novembre 2011
par Akram Belkaid : Paris


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jeudi 3 novembre 2011

Chronique économique : LA TUNISIE, SES DIFFICULTES BUDGETAIRES ET L’ALGERIE

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L’impact du résultat des élections pour l’Assemblée constituante tunisienne (victoire d’Ennahdha avec 90 sièges sur 217 selon le résultat final provisoire) et le débat qui divise les démocrates sur l’opportunité ou non de participer à un gouvernement d’union nationale ne doit pas faire oublier que la Tunisie fait face à une situation des plus inquiétante sur le plan économique. Selon les premières prévisions, la croissance du produit intérieur brut (PIB) ne devrait pas dépasser 1% en 2011 et rares sont les économistes qui se risquent à avancer un chiffre comparable, ou même positif, pour 2012.

BAISSE DES RECETTES

Cette contraction de l’activité, consécutive aux bouleversements que connaît le pays depuis décembre 2010, est une très mauvaise nouvelle. En effet, la Tunisie a besoin d’un taux minimum de 6% de croissance pour pouvoir à la fois résorber le chômage et absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Dans une situation politique incertaine, les tensions sociales ne peuvent donc qu’être exacerbées par l’inévitable aggravation du chômage qui accompagnera automatiquement cette chute de la croissance. Plus de 300.000 jeunes Tunisiens diplômés sont à la recherche d’un emploi (ils n’étaient que 6.000 au chômage en 1994!) et il est évident qu’ils ne se contenteront pas longtemps de promesses de jours meilleurs.

Certes, le dernier rapport de la Banque centrale de Tunisie (BCT) sur l’évolution de l’économie met en exergue quelques améliorations dont une bonne campagne agricole ainsi que l’augmentation de la production du secteur minier (les phosphates et leurs dérivés constituent une ressource importante en matière d’exportations). Mais, pour le reste, le voyant est au rouge.
Les exportations manufacturières ont baissé, résultat à la fois des multiples grèves dans les entreprises tunisiennes mais aussi de la baisse de la demande en provenance d’une Europe en crise (l’Union européenne compte pour 80% des échanges commerciaux de la Tunisie).
Interrogé, un économiste et homme d’affaires tunisois estime que la BCT a bien joué son rôle en matière de politique monétaire puisqu’elle a veillé notamment à ce que le secteur bancaire ne manque pas de liquidités (et qu’il continue donc de financer les entreprises).

Pour autant, juge-t-il, la Tunisie a un besoin urgent de relance économique dans un contexte difficile où le déficit courant a encore augmenté (5% du PIB à la fin du mois de septembre). Une tendance qui s’explique par la baisse des recettes touristiques mais aussi, et c’est tout aussi inquiétant pour les finances du pays, de la diminution des transferts de Tunisiens résidant à l’étranger. Résultat, le pays ne dispose plus, en termes de réserves de change, que de l’équivalent de 115 jours d’importations (ce qui reste tout de même un niveau confortable) contre 147 jours en décembre 2010.

L’ALGERIE AIDERA-T-ELLE DE NOUVEAU LA TUNISIE ?

Les difficultés budgétaires auxquelles va faire face la Tunisie obligeront le futur gouvernement sorti des urnes à demander de l’aide à ses principaux partenaires. Les pays du G20 se verront rappeler leurs promesses de mai dernier à Deauville. De même, les responsables d’Ennahdha n’ont pas caché leurs intentions de solliciter les pays du Golfe, notamment le Qatar, pour obtenir de nouvelles lignes de crédit. Quant à l’Algérie, qui a déjà accordé au printemps dernier un don de 10 millions de dollars à la Tunisie et un prêt bonifié de 90 millions de dollars, rares sont ceux qui, à Tunis, espèrent d’elle un nouveau geste du fait de la victoire électorale d’Ennahdha (un parti qui n’est pas en odeur de sainteté à Alger). Pourtant, avec plus de 170 milliards de dollars de réserves de change, l’Algérie a les moyens d’aider son voisin maghrébin à faire face sans trop de dommages à cette mauvaise passe budgétaire.

Akram Belkaïd
Le Quotidien d'Oran, mercredi 3 novembre 2011


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