Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

mardi 17 octobre 2017

La chronique du blédard : Chèvres qui volent ou marchands de canons ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Il y a quelques semaines, la chaîne franco-allemande Arte a diffusé une excellente série de neuf documentaires à propos des guerres du Vietnam (*). L’un des éléments les plus intéressants qui fut mis en exergue concernait l’entêtement des dirigeants américains à poursuivre un conflit qu’ils savaient pourtant impossible à remporter. Plus important encore, et la chose est peu connue, au moment même où elle engageait plus de troupes (c’était début 1963), l’administration Kennedy avait déjà établi ce diagnostic, estimant que rien ne viendrait à bout du Vietnam du nord. La suite des événements sera à l’avenant. Sous les présidences de Johnson puis de Nixon, les responsables américains ne cesseront de renforcer leur engagement tout en sachant la victoire militaire (et politique), hors de portée.

Pourquoi un tel entêtement qui rappelle d’ailleurs ce qui s’est passé avec l’Irak en 2003 ou avec l’Afghanistan depuis 2001 ? On sait qu’il est difficile pour l’être humain d’admettre son erreur et de revenir sur ses choix passés. C’est une réalité expérimentée chaque jour en ces temps où les échanges via les réseaux sociaux représentent des combats où personne n’en démord, où il ne faut pas céder le moindre pouce de terrain et où la plus petite erreur reconnue vaut pour condamnation éternelle. Ma’za walaw taret ! C’est une chèvre, quand bien même volerait-elle. Cette expression bien de chez nous illustre bien ce penchant où la mauvaise foi le dispute à l’entêtement. Mais, dans le cas de la guerre du Vietnam, il ne s’agit pas d’une erreur constatée après-coup et que l’on refuse d’admettre. Washington savait d’avance que l’entreprise était vaine. Alors, encore une fois, pourquoi ce refus du réel?

Il y a bien sûr plusieurs explications complémentaires. L’une d’elles pourrait se résumer ainsi : Aux Etats-Unis, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le plus important n’est pas de gagner la guerre (toujours lointaine, bien entendu) mais de la déclencher puis de la mener. Cela relève d’un fait structurel, systémique, qui mêle politique intérieure, calculs électoraux et intérêts économiques et géostratégiques. Chaque président a eu « sa » guerre et même Obama n’a pas échappé à la règle. Dès lors, on comprend l’inquiétude de nombre d’observateurs vis-à-vis de Donald Trump lequel pense déjà à sa réélection. De fait, quand un président américain embarque son pays dans une guerre (lointaine) cela assoit toujours sa crédibilité et sa légitimité en tant que « commander in chief ». Ainsi, en 2004, malgré son impopularité, George W. Bush a été réélu parce que son pays était militairement engagé en Irak.

L’Amérique mène des guerres pour montrer à ses ennemis (réels ou supposés tels), ou à ses principaux rivaux (l’URSS hier, la Chine aujourd’hui), qu’elle est capable de projeter sa force en n’importe quel endroit du monde et qu’elle n’hésite jamais à employer sa puissance militaire. Qu’importe si la victoire n’est pas totale (il faut pour cela se contenter d’envahir La Grenade…). Qu’importent les destructions et les pertes. Tant pis pour les revers. L’essentiel, c’est le déploiement stratégique. La guerre pour ce qu’elle apporte donc.

Mais il n’y a pas que cela. Le 17 janvier 1961, à la veille de passer le témoin à son successeur John F. Kennedy, le président Dwight D. Eisenhower mettait en garde ses concitoyens contre les dangers de l’expansion de la structure militaro-industrielle américaine (**). Evoquant l’émergence alors d’« une industrie d’armement permanente de grande échelle », l’ancien général tenait ce propos : « cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. (…) Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. »

Eisenhower est le dernier président américain à avoir tenu des propos d’une telle clarté et la guerre du Vietnam fut un monstrueux jackpot pour le complexe militaro-industriel américain. Tous les successeurs d’« Ike », y compris Jimmy Carter, ont ménagé cet Etat dans l’Etat. Et c’est bien ce dernier qui tire les ficelles. Dans les années 1960, les protestations populaires et intellectuelles contre la guerre au Vietnam mettaient directement en cause les marchands d’armes. Aujourd’hui, c’est à peine si l’on en parle quand il s’agit de réfléchir aux dégâts occasionnés par l’aventurisme militaire américain. Certes, les tueries de masse aux Etats-Unis mettent systématiquement la NRA (National Rifle Association) sur la sellette. Cette association (de défense des droits civiques, c’est du moins ainsi qu’elle se présente) est un puissant lobby qui défend l’usage des armes à feu et qui s’appuie, pour cela, sur le deuxième amendement de la Constitution américaine (qui garantit le droit de porter une arme à tout citoyen). C’est à la NRA que l’on doit, par exemple, la facilitation de la vente d’armes militaires aux particuliers (au nom du droit à « la chasse » ou « au loisir »).

Mais la NRA n’est qu’une part infime du complexe militaro-industriel des Etats Unis qui, lui, ne bénéficie pas de la même attention médiatique ou ne subit pas la même mobilisation citoyenne. Les aventures guerrières, a priori irrationnelles, des Etats Unis ne sont guère reliées au rôle actif, permanent et souterrain des marchands de mort. L’image de ces derniers a même changé. Dans la perception générale, ils n’existent que parce que l’Amérique a besoin d’eux et les sollicite pour défendre ses intérêts. Ils ne sauraient donc précéder la demande, voire l’encourager ou, mieux, la faire naître.

(*) Série réalisée par Ken Burns et Lynn Novick, Etats-Unis, 2017.
(**) « Discours d’adieu au peuple américain », texte intégral disponible sur le blog Lois des réseaux, http://reseaux.blog.lemonde.fr
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lundi 16 octobre 2017

La chronique économique : Le défi numérique en Afrique

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 11 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Concernant l’Afrique, les clichés changent d’une époque à l’autre. Après le pessimisme, l’afro-optimisme a désormais le vent en poupe. Et le secteur numérique n’échappe pas à la règle. Un récent rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced) affirme ainsi que le Continent est le marché d’avenir pour tout ce qui a trait au digital. Il est vrai que les progrès sont importants. Des pays comme l’Afrique du sud, le Kenya, la Tunisie ou l’Egypte voient des pans entiers de leurs économies être gagnés par le numérique. Mais est-ce suffisant pour être aussi confiant ?

Des progrès à faire

De fait, la Cnuced met néanmoins en garde les pays africains sur le retard qu’ils prennent. S’ils veulent profiter des gisements de croissance qui existent dans le « big data » (traitement des données à grande échelle), l’intelligence artificielle ou les impressions en 3D (qui offrent des alternatives intéressantes au manque d’infrastructures industrielles), ces pays doivent rattraper le temps perdu. Outre l’investissement dans les nouvelles générations d’internet mobile et dans les réseaux de fibre optique, l’une des urgences est le commerce électronique. La règle est simple : sans possibilités de paiement via internet, pas de développement des échanges. De nombreux pays, à commencer par l’Algérie, sont encore à la traîne. Le paiement électronique, le paiement sécurisé via carte bancaire ou, tout simplement, le porte-monnaie électronique, ne sont pas disponibles pas plus que les transactions via téléphone mobile. C’est la conséquence directe de la faiblesse des secteurs bancaires qui n’ont guère investi pour le développement de la monétique.

L’autre grand enjeu est la logistique. Dans le monde, le numérique tire profit des grands bouleversements logistiques des années 1990 (et il les renforce aussi). Production en « juste à temps », « lean management » (gestion au plus près des ressources disponibles), optimisation des stocks, voilà les grands axes auxquels s’adosse l’économie numérique avec, en prime, l’optimisation des entrepôts. Cette économie repose aussi sur la capacité d’un pays à garantir le bon état des circuits de livraison. Même si Amazon rêve de généraliser les envois par drones, la route, le chemin de fer et l’avion demeurent encore incontournables. Et il s’agit là de domaines où le continent africain doit absolument faire des progrès et éviter de privilégier les solutions de « débrouille » qui le maintiendront en marge des grands échanges internationaux.

L’enjeu de la sécurité


Enfin, la sécurité des données est un enjeu primordial. Le Continent s’est fait une petite réputation en matière de piratage et de développement de compétences en matière de programmation (Nigeria, Tunisie,…). Mais de trop nombreuses entreprises demeurent vulnérables aux attaques malveillantes et au piratage. On voit mal le commerce électronique se développer si une industrie de la protection informatique ne se développe pas en étant encouragée par les Etats. Comme pour les deux domaines cités ci-dessus, cela passe par d’importants efforts de formation à l’université ou en-dehors. Et dans ce cadre, l’Afrique anglophone, notamment le Kenya et l’Afrique du sud, a pris une sérieuse avance. En tout état de cause, la bataille pour le leadership continental a commencé depuis longtemps car le digital n’attend pas.
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lundi 9 octobre 2017

La chronique du blédard : Une indécente propagande…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

La diffusion, il y a quelques jours, d’images atroces par la télévision nationale est d’abord une grave faute journalistique. Avant même d’aborder l’implication politique de ce dérapage, il y a donc cet aspect éthique à évoquer. Diffuser de telles séquences, c’est attenter à la mémoire des victimes. Cela va à l’encontre d’un large consensus au sein de la profession. La règle est simple et claire : on ne montre pas les images de cadavres et encore moins celles d’enfants dépecés. On ne se l’interdit pas à cause de la censure ou parce qu’il faut rendre service à des gouvernements qui cherchent à cacher l’ampleur des violences (on pense notamment aux networks américains face à la guerre en Irak). On le fait par respect de la personne humaine. Cette retenue est le fruit d’une longue réflexion, et de débats récurrents, au sein de nombre de médias. Et il y a quelque chose de désespérant à noter que les chaines arabes, dont Al-Jazeera, sont les seules à faire (encore) exception.

Voilà pour l’éthique. Parlons maintenant politique car il ne fait nul doute que ce « document » n’est rien d’autre qu’une œuvre de propagande. Il est d’ailleurs intéressant de relever que personne n’a été dupe. Ni les partis politiques ni les citoyens lambda qui ont donné libre-cours à leur colère et à leur indignation sur internet et ses réseaux sociaux. Une œuvre de propagande, donc, à la gloire du système mais aussi une mise en garde. « Nous ou le chaos (de nouveau) », tel est le message quasi-explicite qui a été délivré. Ce n’est pas une nouveauté. L’astuce est usée jusqu’à la corde. Depuis les printemps arabes en 2011, le discours est le même. Les situations en Syrie, en Libye et même au Yémen mettent en exergue la « stabilité » de l’Algérie. Donc, la logique est claire : le peuple ne doit pas bouger. S’il le fait. S’il conteste et revendique, c’est qu’il introduit la fitna (discorde) et devient le relais de la fameuse « main de l’étranger ». La démocratie ? L’alternance ? La nécessité de rebâtir une cohésion politique et sociale entre gouvernants et gouvernés ? Des produits de luxe. Comme en 1962, en 1965, en 1979 ou en 1992, ce n’est pas encore le moment. Récurrence de la force, du qallouze (le gourdin) et au « vous n’êtes pas encore digne de la démocratie ».

Le constat est pourtant simple. L’Algérie est en situation d’échec. Le bilan des deux dernières décennies est à l’image de l’autoroute qui traverse le pays et dont on dénonce régulièrement les malfaçons et le surcoût. Même si l’on cherche quelques thèmes de satisfaction, on est bien en peine d’en trouver. Le bien-être artificiel procuré par le gaspillage de la rente pétrolière – oui, les Algériens ont « mangé et bu » leurs hydrocarbures – est en train de se dissiper. Que restera-il de cette gabegie ? Rien, ou presque. Education, santé, diversification économique, infrastructures de transport ferroviaire, gestion des ressources financières extérieures. Où est l’avancée ? Le grand bond en avant ? Que d’occasions et d’argent gâchés.

Comme toujours, de petits malins ont tiré leur épingle du jeu. En public, ils défendent âprement le système, accusent ceux qui sont partis de ne pas savoir de quoi ils parlent et mettent en garde ceux qui sont restés contre leur ingratitude. En privé, ils confient leurs craintes et commencent, on ne sait jamais, à endosser l’habit d’opposants de l’intérieur. Ce n’est pas encore la débandade mais ça y ressemble. Le documentaire en question est aussi un rappel à l’ordre qui leur est destiné. Il s’agit de resserrer les rangs et de ne pas oublier la main qui a permis que l’on se nourrisse (grassement).

Le retour à la paix civile fut le fruit d’un processus de négociations entamées dès 1994. Et s’il est vrai que les violences ont cessé de manière importante après la première élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, une telle étape ne peut être mise au crédit d’un seul homme. De plus, et il faut insister là-dessus, on est en droit de critiquer ce processus de concorde nationale qui a balayé d’un revers toute idée de justice transitionnelle. Les peuples vivent très mal avec les non-dits et les blessures mal-soignées. Recouvrir le puits avec son couvercle est la pire des choses à faire. Partout dans le monde, nous avons l’exemple de sociétés qui ont pu surmonter (en partie) de tels traumatismes grâce à la recherche de la vérité d’abord puis du dialogue et du pardon ensuite. Ce pardon, ne peut être décrété par le haut. On ne prive pas les victimes - toutes les victimes à commencer par les parents de disparus que l’on continue de bastonner - de la vérité. On n’évoque pas une « amnistie générale » en sachant pertinemment que les braises rougeoient encore sous les cendres. Ou bien alors, on décide de manière délibérée de préparer d’autres peines à venir, d’autres souffrances et cassures.


Certains mauvais élèves encaissent sans broncher la proclamation de leurs notes catastrophiques. D’autres, se cherchent des excuses pour camoufler leur paresse ou leur incapacité. Et puis, il y a ceux qui optent pour la mauvaise foi et qui accusent l’enseignant de leur en vouloir, de les « saboter ». On pense à cela quand on prend la mesure du déni du réel dans lequel vivent les dirigeants algériens et ceux qui relayent avec une docilité empressée leurs discours autosatisfaits.
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vendredi 6 octobre 2017

La chronique économique : Réglage délicat pour sauver l’économie algérienne

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 4 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

A bien y regarder de près, la réforme de l’économie algérienne relève de la quadrature du cercle. Tout le monde est d’accord pour dire que sortir de la dépendance au pétrole est le premier objectif. Un défi structurel que le recours à l’exploitation des gaz et pétrole de schiste – que l’on nomme aussi hydrocarbures non-conventionnels – ne fera pas disparaître. L’or noir est une rente dont il faut absolument s’émanciper. Il n’y a pas d’autre solution durable. Mais comment le faire ? Par quel moyen politique ? Par quelles réformes ?

Etat et secteur privé défaillants

Poser ces questions, c’est se pencher sur la doctrine politique que doit suivre l’Algérie. Et cette question n’est toujours pas réglée depuis la fin, en catimini, de la période socialiste. Qui peut dire quelle est la nature de la politique économique algérienne suivie au cours de ces deux dernières décennies ? Certains, et ils n’ont pas tort, affirment qu’il n’y a pas lieu de trop réfléchir à cette dénomination, le résultat final étant un échec total sur toute la ligne. D’autres, relèveront, et à raison aussi, que de politique, il n’y en a eu point, l’Algérie, ayant baigné dans un désordre idéologique patent, alternant, au gré des circonstances, entre des politiques d’ouverture d’inspiration libérale et des inclinaisons dirigistes manifestes.

Dans les mois et les années qui viennent, les dirigeants devront répondre à deux questions majeures et complémentaires. La première est la suivante : En matière d’économie, quel est le rôle de l’Etat et des entreprises étatiques ? Quant à la seconde, elle doit interroger le rôle dédié au secteur privé algérien. On pourra objecter qu’il manque une troisième question relative aux investisseurs étrangers. Mais commençons par répondre aux deux premières et un grand pas sera accompli.

La situation actuelle est celle d’un Etat qui n’arrive plus à remplir ses obligations notamment en ce qui concerne le bien-être social de sa population. C’est aussi une machine bureaucratique décriée par les entrepreneurs privés qui ne cessent de dénoncer le rôle néfaste de l’administration. Dans le même temps, nous avons affaire à un secteur privé d’une envergure modeste et dont on est en droit de se demander s’il est capable d’emmener l’Algérie vers la route d’une vraie diversification. Quand on bénéficie d’un monopole de fait, et qu’on ne fait que profiter des commandes d’Etat, obtenues par copinage, ou que l’on se spécialise dans l’import-import, quelle que soit sa déclinaison ou variante, on ne peut s’affubler du titre ronflant d’oligarque.

Tout cela pour en revenir à cette fameuse quadrature du cercle. Une thérapie libérale pour sauver l’Algérie ? Autrement dit, la suppression des subventions, la privatisation des entreprises publiques, l’allègement des barrières administratives et une refonte de la fiscalité (baisse des impôts pour les entreprises et les plus riches). On entend et on lit des voix réclamer cela. Mais au-delà de la casse sociale que cela provoquera fatalement, rien ne dit qu’une telle méthode marchera. De fait, l’Algérie est dans une situation où ni l’Etat ni le secteur privé n’ont la capacité de transformer l’économie.

« Fine Tuning »


La solution résidera peut-être dans un « fine tuning », un réglage délicat, qui alliera mesures de renforcement des capacités étatiques (cela signifie notamment une « vraie » réforme administrative) et ouverture progressive au privé avec encouragement des initiatives individuelles. Autrement dit, la nécessité de mettre fin aux monopoles, qu’ils soient publics ou, et surtout, privés. Cela signifie que l’on peut adopter le marché mais que l’on prenne le temps en ce qui concerne le capitalisme. Le défi est énorme. Il nécessite une paix sociale et, plus encore, une stabilité politique née, non pas de la mainmise autoritariste du régime mais d’un consensus né de la négociation. Pour l’heure, il n’est pas trop tard pour le faire. Du moins, pas encore.
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mardi 3 octobre 2017

La chronique du blédard : Oubliée, la Collaboration ?

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Le Quotidien d’Algérie, jeudi 28  septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

C’était il y a une dizaine d’années. Un déjeuner banal et improvisé entre journalistes. Au menu, l’habituel passage en revue des sujets du moment. Puis une discussion à propos de la situation au Proche-Orient avec les violences sans fin en Irak et le drame insupportable des Palestiniens. Ce fut, pour moi, une double occasion. D’abord une prise de bec, ensuite une prise de conscience. Pour la première, le ton est vite monté avec un confrère me servant l’habituelle discours sur Israël « seule démocratie bla-bla-bla… ». Sentant que je n’abandonnerai aucun pouce de terrain et que le reste de la tablée était hostile à ses idées, le concerné a quitté le repas, nous traitant tous – accusation habituelle et ô combien facile – d’antisémites.

« Il ne faut pas lui en vouloir, m’a-t-on dit pour excuser son geste et son propos outrancier. Quand on vient d’une famille comme la sienne, c’est le minimum qu’il puisse faire. » J’ai appris que ce confrère avait pour proches aïeux des collaborateurs actifs pendant la Seconde Guerre mondiale. A la libération, ils avaient été condamnés à des peines de prison et à la déchéance de leurs droits. Pour gommer ce passé honteux, son père avait changé de patronyme mais la tache n’avait pas pour autant été effacée. Je réalisai alors que quelque chose me manquait dans la compréhension de la société française.

En tant qu’Algérien, comme nombre de mes compatriotes, je suis persuadé que l’Algérie, et notamment la Guerre d’indépendance, façonne l’inconscient hexagonal. Je dis souvent que chaque Français ou presque a sa propre « histoire algérienne » (parfois même contre son gré) et qu’elle pèse certainement dans ses actes et ses opinions. On peut bien se dire que ce conflit est terminé depuis longtemps et que l’histoire ne s’arrête pas en chemin. Il n’empêche : le fait algérien demeure omniprésent comme en témoigne, une fois encore, la production littéraire de cette rentrée (*). A l’inverse, j’avoue être totalement passé à côté de ce que peut peser le passé collaborationniste.

Bien sûr, ce n’est pas un sujet tabou. Nombre de d’œuvres littéraires, de fictions cinématographiques ou télévisuelles et de documentaires abordent cette question. La série « Un village français » évoque bien cette période. Récemment, la rediffusion du téléfilm « Au bon beurre » d’Edouard Molinaro (d’après un roman de Jean Dutourd et avec un Roger Hanin excellent) a rappelé certains épisodes peu glorieux comme le marché noir (thème que l’on retrouve dans « La Traversée de Paris » de Claude Autant-Lara), l’adoration pour le Maréchal Pétain, l’épuration (plus ou moins sélective) à la Libération et, surtout, la capacité de nombre de collabos, on pense aux hauts fonctionnaires de Vichy, à passer à travers les mailles du filets de la justice pour continuer à servir l’Etat français (citons le cas de Maurice Papon).

Comme lecture, aisée et parfois hilarante malgré le caractère délicat du sujet, je conseille « Mon journal pendant l’Occupation » (Editions Libretto 2016) de Jean-Galtier-Boissière, ancien combattant de la Grande guerre et fondateur du Crapouillot. Face aux Allemands : collaboration des élites et des artistes, opportunisme, lâcheté des uns, courages des autres (bien moins nombreux), versatilité du peuple (qui, à Paris, acclame Pétain puis De Gaulle à quelques mois d’intervalle) mais aussi résistance passive face à l’occupant. Tout y est dit ou presque par cet auteur pacifiste et antinazi, qui ni ne cache son anticommunisme ni ne revendique le moindre acte de résistance et dont on peut lire aussi un jubilatoire et court essai à propos de « La Tradition de la trahison chez les maréchaux » (Les Belles lettres, 1994). Enfin, on sait aussi que les Français ont du mal à trancher sur la nature même du régime de Vichy. Quoi qu’en disent les plus hautes autorités, l’idée que « le régime de Vichy n’était pas l’Etat » continue à être âprement défendue et pas simplement par l’extrême-droite.

Mais cela, c’est l’Histoire et ses controverses. Ce qui m’est apparu évident après l’incident du déjeuner c’est qu’il y a des non-dits qui sont imperceptibles. De manière naïve, je pourrais penser que les Français, dans leurs rapports les uns avec les autres, ne se déterminent plus en fonction de cette période. Mais est-ce si sûr ? J’ai interrogé des amis et des relations. A la question, « quand tu as quelqu’un en face de toi, te demandes-tu ce qu’ont fait ses grands-parents pendant la Guerre ? », certains sont partis d’un grand éclat de rire, parfois un peu forcé. D’autres m’ont répondu que ça ne leur venait pas à l’esprit parce que, pour eux, la page était tournée. J’ai insisté. Eprouve-t-on une supériorité morale face à un descendant de collabo (fait injuste mais ô combien humain) ? On m’a encore dit que la page était tournée. L’est-elle vraiment ? Pourquoi alors toutes ces polémiques quand l’écrivain Alexandre Jardin a publié un pamphlet contre son grand-père qui fut directeur de cabinet de Pierre Laval (fusillé en octobre 1945) (**) ? Une consœur m’a raconté qu’elle a de plus en plus de mal à supporter sa belle-famille depuis qu’elle sait que l’arrière-grand père de son mari a fait fortune dans le marché noir entre 1940 et 1944. Un ami me dit de son côté que c’est le genre de sujet qu’il est tacite, et conseillé, d’éviter lors des dîners en ville.

Si la page est vraiment tournée, il faudrait alors se pencher sur ce phénomène. Comment y arrive-t-on ? Comment installe-t-on le calme des esprits ? Est-ce la conséquence de ce que l’on appelle la diffusion d’un certain « roman national » (en témoigne les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon à propos de la « rue » qui aurait vaincu les nazis…) ? Est-ce le traumatisme de la guerre d’Algérie (pardon d’y revenir) qui a recouvert les anciennes blessures ? On imagine sans mal que l’urbanisation et les grandes villes permettent d’occulter les comportements de jadis contrairement aux villages où certaines haines recuites puisent leurs racines dans les comportements honteux de cette époque. En tous les cas, voilà un sujet dont on parle peu. Trop peu, peut-être.

(*) Lire « Les ‘innommables’ s’adressent aux ‘épargnés’ : L’Art de perdre d’Alice Zeniter », de Christiane Chaulet Achour.

(**) « Des gens très bien », Grasset, 2011.
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