Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

samedi 18 novembre 2017

La chronique du blédard : La visite du Raïs

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Tout le village, de la palmeraie jusqu’aux nouveaux quartiers, a compris que quelque chose d’important se tramait. Le maire affichait un visage soucieux. On le voyait palabrer avec quelques anciens, la tête rentrée dans ses épaules. Un matin, des camions sont venus par la route du nord. Houspillés par les soldats, des hommes au crâne rasé, le corps flottant dans des uniformes rayés, ont ramassé les détritus et lavé la place. Avant même que n’arrivent les peintres chargés de chauler nos masures et le tronc des arbres, la rumeur s’est propagée à la vitesse d’un feu d’été. Le Raïs, notre bien-aimé Guide, notre Vastitude éclairée allait nous rendre visite.

La nouvelle fut accueillie avec crainte et excitation. Nous savions, depuis notre première année à l’école primaire, que notre président entreprenait à chaque automne un périple de plusieurs semaines à travers le pays. Visitant villes et villages, douars et lieux-dits, il s’enquerrait des besoins et des attentes de son peuple. Ici, il offrait un puit. Là, il ordonnait que la route soit enfin goudronnée. Le conseil du village se réunit, ses membres louant Le Plus Haut pour cette bénédiction. Les anciens discutèrent longtemps, se demandant ce qu’il conviendrait de demander. Un éclairage des rues, proposèrent les uns. Un dispensaire, suggérèrent les autres. Certains, plus jeunes, mentionnèrent internet et la fibre optique mais sans trop insister. Au final, il fut convenu que l’on demanderait des poteaux électriques et une nouvelle pompe pour amener l’eau de la rivière au lavoir. Avant de se séparer, on réalisa que l’essentiel avait été oublié. Qu’allait-on offrir au Zaïm, héros de la nation ? Le maître d’école fut chargé de composer un poème, ni trop long ni trop court, à la gloire de ses exploits militaires. Puis, on décida que le grand dirigeant recevrait un quintal de dattes, une jarre de lait de chamelle et un burnous payé par tous les hommes valides du village.

Vint le grand jour. Le Raïs et son cortège déboulèrent en début d’après-midi dans un tourbillon de poussière. On chargea les pétoires et l’on tira en l’air. Puis, les jeunes hommes, chemise blanche, pantalon bouffant et bottes cirées se mirent en rang et dansèrent, épaules contre épaules, pieds levés, front haut mais l’œil parfois trop inquiet. Des maisons, les jeunes filles lancèrent des youyous et leurs mères multiplièrent bénédictions et louanges. Enfin, l’instituteur lut son poème, la voix chevrotante et les mains tremblantes, se reprenant à quelques reprises, se trompant de feuillet avant de clore sa déclamation dans un bref soupir suspendu. Le village retint son souffle, on entendait au loin le grondement du tonnerre. Mais le Raïs sourit en applaudissant. Puis il dit :

« Votre accueil m’émeut et ma gratitude pour vous est sans fin. Comme vous le savez, je suis ici pour entendre vos doléances et régler vos problèmes. Vous le méritez car nombre de vos enfants sont tombés pour la grande victoire. Alors, n’ayez crainte. Soyez honnêtes et sincères. Evoquez vos griefs, résumez vos peines. N’ayez peur de personne car le temps où la parole menait au gourdin est terminé. Parlez ! » Le chef du village s’est dodeliné mais au moment où il allait prendre la parole, mon ami Hassan l’a devancé. Avant d’aller plus loin, il faut que je vous parle de lui. Diplômé mais sans emploi, il est rentré de la ville pour travailler aux champs avec son père. Pas un jour ne passe sans qu’il nous conte sa vie d’antan et sans qu’il ne maudisse les briseurs de rêves. Le front haut et l’œil noir, Hassan a dit :

« Excellence, mes aînés ici, te parleront de la lumière qui manque à nos rues quand tombe la nuit. Ils mentionneront aussi la vieille pompe qu’il nous faut sans cesse réparer. Pour ma part, mes doléances sont plus nombreuses. Excellence, je suis désolé, mais où est le pain ? Où est le lait ? Où sont les toits promis ? Excellence, nous attendons encore les emplois. Nous ne cessons d’espérer cette médecine gratuite promise aux plus humbles. Excellence, la vérité est ainsi, cruelle et impitoyable : nous n’avons rien vu de tout cela. Que l’on me pardonne mon propos, mais je viens de parler avec sincérité et honnêteté. »

La surprise a marqué le visage du Raïs. Ceux qui étaient au premier rang, jurent l’avoir vu écraser quelques larmes échappées de ses yeux. Avec tristesse, le ton solennel, il s’est adressé à Hassan et aux anciens du village qui gardaient les yeux rivés à leurs sandales. « Vous aurez les réverbères les plus puissants du pays et, de nuit, vos rues sembleront baigner dans un soleil de midi. Nos ingénieurs viendront remplacer votre pompe et la nouvelle aspirera l’eau par vagues entières. Je suis triste. Oh oui, je suis triste. Mon corps se consume de honte. Tous ces manques continuent donc d’affecter mon si beau pays ? Merci pour ton honnêteté, mon fils. Tu viens de me rappeler que ma mission est loin d’être terminée. Mais soyez sans crainte, demain vous apportera de belles réponses. »

Le cortège est reparti alors que l’orage éclatait. Quelques anciens ont interpellé Hassan, les uns pour le féliciter, d’autres pour le chapitrer. On parla encore de cette journée pendant quelques semaines puis les travaux de la terre exigèrent leur dû et la vie reprit son cours normal. Un an passa. On nous annonça que le Raïs nous rendrait de nouveau visite. Le maire fut chargé une nouvelle fois de présenter nos doléances. Les jeunes répétèrent leur danse et l’instituteur écrivit un poème plus long que le précédent.

Vint le jour de la visite. « Parlez sans crainte, dit le Raïs. Le temps où la langue menait au gourdin est bel et bien révolu. » Alors, avant même que le chef du village ne prenne la parole, j’ai levé le bras et lancé : « Excellence. Nous te remercions pour le réverbère au milieu du village. Lorsqu’il sera raccordé au réseau, il nous offrira de belles veillées d’été. Je laisse le soin au chef de notre village de t’entretenir de notre vielle pompe que des ingénieurs sont venu prendre sans jamais nous la rendre ou la remplacer. Pour ma part, j’ai quelques doléances. Je suis désolé, mais où est le lait ? Où est le pain ? Où sont les toit promis ? Les soins gratuits et les emplois ? Mais… Pardon Excellence car je m’égare. A dire vrai, je n’avais qu’une seule question à te poser : où est passé mon ami Hassan ? »
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(*) Cette chronique est directement et librement inspirée du poème « Où est mon ami Hassan ? » de l’Irakien Ahmad Matar.
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La chronique du blédard : L’heure des sifflets

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Il est dix-sept heures trente. Le parc, ses arbres et ses allées s’enténèbrent. L’humidité se pose sur les bancs écaillés et quelques gouttes de pluie piquent la terre. Il faut choisir ce moment pour s’asseoir et observer, téléphone bien rangé, ou mieux, éteint. Fixer le jet d’eau, avoir la sensation qu’il lave des yeux bien malmenés par les écrans. Passer ensuite à l’arbre, toujours le même, celui qu’on ne cesse de regarder, quelle que soit la saison. Avec l’automne et ses feuilles envolées, les méandres des branches ne sont plus masqués. Pourquoi les troncs sont-ils si droits ? Pourquoi, soudain, se divisent-ils en charpentes, tiges et rameaux tortueux ?

Non loin de la cime, campe un corbeau. Lui et ses pairs colonisent l’endroit depuis quelques années. Réprimer cette pulsion venue du fond de l’enfance qui suggère de prendre un caillou (pas le temps, hélas, de se confectionner une « tire-boulette djlouda (cuirs) carrés », une pomme de pin, une canette abandonnée, que-sais-je, et de viser juste. Le faire, c’est prendre des risques. Les gamins qui viennent de sortir du centre aéré et qui continuent de cavaler ici et là pourraient être tentés de faire de même. Les parents crieraient en fusillant du regard le donneur de mauvais exemple. Mais il n’y a pas que cela.

Contrairement à ce que raconte la fable, le corbac est une bête intelligente et particulièrement rancunière surtout si celui qui lui cherche noise vient du pays des Fennecs. Lancez-lui un objet, il se mettra à croasser, rameutant une nuée de corbins qui vous suivront pendant longtemps. Ces bestioles qui savent faire sauter les couvercles métalliques des poubelles du parc, garderont en tête votre visage. Et si d’aventure l’orage menace et que vous pressez le pas, ils sauront convaincre les éléments de vous rincer jusqu’à l’os avant que vous ne regagniez votre logis. En un mot, ne jamais rien lancer contre un corbeau sauf à l’empêcher définitivement de se plaindre (je plaisante cher monsieur Allain Bougrain-Dubourg. Enfin, presque…).

Regardons ailleurs. Un manège, haut-lieu des plaisirs de la petite enfance. Voitures argentées, camion de pompiers, gros avion aux yeux rieurs. Coup d’œil rapide. Inutile de convoquer les souvenirs. N’offrir aucune chance à la nostalgie mélancolique. Suivons plutôt cette partie de football qui se déroule dans le petit bosquet. Des gamins d’une dizaine d’années, les joues rouges, la technique parfois imprécise, quelques gestes répétés que l’on devine empruntés à telle ou telle star du ballon rond. Là aussi les souvenirs forcent le passage. Parties interminables jusqu’à ce que l’obscurité totale impose le retour à la maison. On commençait par un 6-12 puis le vainqueur acceptait de continuer jusqu’à 18 voire 24 buts. Péripéties… Le gardien qui en a assez de ne pas jouer et qui est le premier à rentrer chez lui. La mère qui descend chercher son fils parce qu’il a des devoirs à faire. Le grand frère qui appelle son cadet pour qu’il rentre mettre la table (rires et moqueries des présents).

Le dernier tour de poneys s’achève. Trois braves bêtes à la robe sombre. Un marmot de quelques mois, fermement tenu par son hipster de père qui ne cesse de répéter ses « très bien », « voilà ! », « il est gentil, le cheval, hein ? ». Faut-il être bien bête pour croire que le gamin comprend quelque chose à ce qui lui arrive. On a envie d’engueuler le barbu précieux, de lui dire qu’il faut attendre, qu’il faut donner le temps au temps. Que c’est bien de se dire qu’un jour on dira à son môme - futur cavalier émérite, car tel semble être le dessein - qu’il faisait déjà du poney à six mois mais que ça n’a aucun intérêt si ce n’est d’énerver celui qui voit passer pareil attelage. Bête comme un hipster nouveau père…

Il fait pratiquement nuit. Un, deux, puis plusieurs : des sifflets fusent ici et là. Horaire d’hiver oblige, les gardiens signifient que l’heure de fermeture approche et qu’il est temps de quitter les lieux. Un vieux couple assis sur un banc fait mine de ne pas entendre. Ils parlent d’une fête de famille qui doit se dérouler l’été prochain. La liste des invités est déjà trop longue. Qui faut-il enlever ? Qui doit-on éviter de prévenir quitte à provoquer colère et rancune ? Un gardien d’approche. La cinquantaine, d’origine antillaise. Rieur, il demande au couple s’il a l’intention de se laisser enfermer dans le parc pour y passer la nuit. La dame lui demande si cela arrive parfois ? Surtout à la belle saison, répond l’autre en sifflant de nouveau. Sur un arbre voisin, un corbeau voisin proteste. Et revoilà cette satanée envie de caillasser le choucas. Dans l’obscurité, on ne sait jamais, il ne verrait pas le coup venir et encore moins son auteur.


C’est donc l’heure des sifflets. Un signe marquant l’identité de la ville, comme la sirène que l’on entend à midi chaque premier mercredi du mois. C’est surtout l’un de ces moments à part du quotidien. Quand vient la saison des jours déclinants, cela crée une ambiance fugitive où chacun se sent appelé à rentrer chez soi. A quitter l’obscurité et le froid pour la lumière et la douceur des pièces chauffées. Pour celles et ceux qui n’ont nulle part où aller, c’est un instant de grande solitude et de désarroi. C’est le moment où l’absence de lumière révèle et distingue.
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La chronique économique : Des champions nationaux

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 15 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Comment construit-on un tissu industriel performant ? La question paraît simple mais elle est au cœur de vastes débats académiques et politiques depuis plusieurs décennies. C’est le point essentiel des réflexions sur le développement y compris pour les pays développés. Au tournant des années 2000, il était de bon ton de railler les industries. L’économiste Lawrence Summers, qui fut aussi ministre sous la présidence Clinton et conseiller économique de Barack Obama, estimait même qu’il était temps de les transférer en Afrique, continent dont il jugeait l’air « inutilement pur » en comparaison de celui de l’Europe et du nord de l’Amérique. On se souviendra aussi de Serge Tchuruk, alors PDG d’Alcatel, expliquant à une presse ébahie, que le futur de son entreprise passait par l’abandon des usines.

« Industries industrialisantes »

On dira que c’est ce que fait Apple, ses produits étant fabriqués notamment en Chine. Mais n’est pas Apple qui veut et nombre d’entreprises américaines ou européennes n’ont pas définitivement enterré le thème de la relocalisation. Mais reposons la question en pensant d’abord à un pays comme l’Algérie qui peine à trouver sa voie en la matière. A bien y regarder de près, l’idée des « industries industrialisantes » en vogue dans les années 1970 (on la doit au professeur Gérard Destanne de Bernis) n’était pas aussi mauvaise qu’on le prétend aujourd’hui. Le thème n’a cessé d’être recyclé depuis cette date, y compris par les grands thuriféraires du marché. Ce qui a manqué à l’Algérie à cette époque, c’est peut-être un peu plus de confiance accordée au capital privé local. En s’accommodant d’un tissu industriel secondaire échappant à la tutelle bureaucratique, le pays aurait peut-être devancé le grand virage stratégique chinois de 1979 (« qu’importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape la souris).

Mais passons. Aujourd’hui, la donne a changé. Le pays possède une certaine infrastructure industrielle. Il représente aussi un marché, certes modeste en comparaison des données asiatiques ou subsahariennes, mais qui a son intérêt. Que faut-il faire ? Privatiser ce qui existe ? Au profit de qui ? Le cas du complexe sidérurgique d’El-Hadjar mérite une réflexion politique que l’on attend encore. Le capital étranger n’est pas à démoniser. Il apporte ses investissements, son savoir-faire mais il est aussi tributaire de ses propres objectifs de rentabilité et de sa propre stratégie globale. Et rien ne dit que cela rentre en adéquation avec les intérêts à long terme de l’Algérie.

Public ou privé ?


Si l’on prête attention à ce qui se dit tout autour du bassin méditerranéen, ou même ailleurs, on se rend compte qu’il est souvent question des champions nationaux. L’Union européenne (UE), la Grande-Bretagne qui en sort, ou le Canada qui vient de signer un accord de libre-échange avec elle, fourbissent tous des stratégies pour défendre leurs grands noms de l’industrie contre les prédateurs étrangers. Cela passe notamment par un durcissement des lois anti-OPA. Autrement dit des mesures qui vont à l’encontre des louanges entonnées à l’égard du marché. Chaque pays, et l’Algérie n’échappera pas à la règle, qui veut créer de la richesse inclusive chez lui doit penser en termes d’emplois et de champions nationaux capables d’enclencher un effet d’entraînement. Reste cette question fondamentale : le public ou le privé ? Le premier, est disqualifié pour ses contreperformances. Mais rien ne dit que le second est capable de relever le gant. Du moins, sérieusement et au profit de l’intérêt général.
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